Union Protestante Libérale

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Conférences - articles

 

 

 

 

MINORITES EMBOITEES…
Comment vivons-nous notre situation religieuse minoritaire ?

Conférence donnée par le Docteur Jean-Maurice SALEN le 22 janvier 2010


….C'est avec " crainte et tremblement " que je me présente à vous ce soir.

En effet c'est sur l'insistance amicale d'Ernest Winstein que j'ai accepté de développer devant vous quelques réflexions qui m'accompagnent volontiers depuis des années…avec le sentiment, souvent, d'être " minoritaire ", dans certaines situations, certains choix de vie. Pour rester dans le cadre de ce soir, ce même sentiment s'appliquait, s'applique à un positionnement par rapport à l'Eglise, à la Foi. Ceci m'a peut-être rendu plus attentif à l'autre, différent, vivant des situations de même type…

Je n'ai ni compétence ni autorité particulière sur le plan universitaire et/ou ecclésial, ce qui m'amène, m'autorise, à parler pour une bonne part à partir d'un parcours personnel…

Médecin, né avant la deuxième guerre mondiale, en " vieille France ", je suis depuis plus d'un demi siècle au contact de malades, venus de tous horizons géographiques, culturels, religieux, sociaux…avec par la force des choses et par choix personnel, en majorité plutôt d'origine modeste ou en situation de grande pauvreté, notamment aux deux extrémités 'chronologiques' de mon parcours.

Une très précoce sensibilité aux évènements, vue l'époque ( les années terribles du 2°conflit mondial encore proches, la guerre d'Indochine qui s'achevait, la guerre d'Algérie qui commençait…), vue sans doute l'histoire familiale, m'a porté au sortir de l'adolescence vers ce qu'on appelait à l'époque " l'engagement dans le monde au nom de l'Evangile "…bénéficiant de l'amitié de prêtres qui se mouvaient dans l'esprit du futur concile Vatican II, 10 ans avant l'heure.

C'est ainsi que je militais, dès le début du conflit algérien, " contre la torture ", et la " Reconnaissance du fait national algérien ", à contre courant des partisans encore nombreux de l "lAlgérie française ".

De là une traversée de la Méditerranée, en 1963, au sortir des études de médecine, pour servir volontairement, à titre civil, dans un hôpital abandonné par tous ses cadres avec l'exode tragique de la population européenne. Ma jeune femme et nos deux enfants, bien sûr en bas âge, participaient à l'équipée…

Au retour, un peu de " galère " pour compléter mes études médicales, me spécialiser et poursuivre un cursus hospitalier que je ne voulais plus quitter…

C'est ainsi qu'après plusieurs postes en Rhône-Alpes puis dans le Nord nous nous fixâmes à Sarrebourg, pour une trentaine d'années…mon épouse poursuivant une carrière de médecin de l'EN…tandis que suivant une pente amorcée pendant les années étudiantes je participais à l'animation politique locale, conseiller municipal pendant 25 ans, jusqu'en 2008.

La retraite de Praticien Hospitalier venue je me suis tourné vers " Médecins du Monde " " Mission France ", à Strasbourg, assumant des fonctions médicales et de gestion d'une forte équipe de bénévoles en direction de populations, ici, sur nos trottoirs, sur nos terrains vagues, en quête de très hypothétiques papiers, " là où les autres ne vont pas ", suivant le beau et ambitieux slogan de MdM.

…parlons du vrai sujet, qui ne pouvait guère être abordé sans ce préambule sans doute trop personnel…!

Nombreux sont les Chrétiens à….
s'interroger, sinon sur le recul du religieux, au moins sur l'affaiblissement des " marqueurs " habituels de la religion, fréquentation aux cultes, aux messes etc…

C'est un lieu commun de vivre dans une société " sécularisée " qui semble avoir perdu ses repères d'ordre spirituel, société laïcisée pour tout dire et nous sommes nombreux, en France au moins, pour être attachés à la séparation de l'Eglise- au singulier, en 1905- et de l'Etat car pour le législateur de l'époque il convenait de se défaire de l'emprise du Catholicisme tout en garantissant la liberté religieuse, affaire individuelle. Toutefois dans le premier quart du XX° siècle l'Eglise catholique se ralliait à reculons…à la Démocratie et à la République, dont l'affermissement devait beaucoup aux protestants,

Toutefois ce retrait apparent de Dieu, ce " désanchantement du monde " (Marcel Gauchet) , au moins dans l'Occident chrétien, du " Nord ", peut aussi être considéré, à mon sens, comme une certaine victoire : la liberté, l'égalité, la fraternité ne sont elles pas des valeurs chrétiennes, en quelque sorte " vulgarisées " et appropriées par le monde profane ? Voir l'école primaire du temps des 'hussards noirs' de la République !

Cette analyse doit être nuancée à propos des églises du " Sud ", beaucoup plus jeunes, parfois en plein " Réveil ", avec la percée de mouvements évangéliques…qui semblent parfois se laisser entrainer vers un nouveau cléricalisme autochtone…

Quoiqu'il en soit nous nous attendons à vivre en " MINORITAIRES " sur notre propre terroir…espèce menacée en voie de disparition, relique d'une Chrétienté, certes en partie fantasmée, mais bien réelle pendant 14 ou 15 siècles. ??

Quelques situations récentes, la résurgence de souvenirs m'ont poussé à tenter, à mon niveau, d'aller un peu plus loin :

 

Au printemps dernier, dans un quartier " sensible ", populaire, d'une importante agglomération je participais à une cérémonie de confirmation dans une petite église, moderne certes, blottie, comme écrasée par les " barres " du voisinage, poignée de chrétiens, presque incongrus dans un quartier à forte densité musulmane, sans moquée apparente…sans minaret,

Temps de Noël, il y a quelques semaines, des centaines de milliers de visiteurs, de touristes, une publicité " officielle ", prégnante, sympathique, prônant le " partage ", la joie…sans aucune référence, sans aucune citation du sens chrétien de la fête, neutralité oblige, comme si la laïcité, que je vénère, exigeait d'évacuer ne serait-ce que l'histoire ??

Une cathédrale, la nôtre, ce joyau emblématique de Strasbourg, devenue le temps de Noël une sorte de galerie, un musée le jour d'une " grande exposition ", avec sens de visite, entrée d'un côté, sortie de l'autre, Eingang, Ausgang , comme sur l'autoroute, deux flux, des vigiles, des consommateurs d'images, des chrétiens, des consommateurs-chrétiens ??? Pourquoi pas, mais je me sentais un peu esseulé, peu disposé à une éventuelle prière…

Un souvenir me revenait aussi, ancien de presque un demi-siècle : 1963, une cité, patrie d'Abdelkader, dans Algérie indépendante depuis quelques mois " débarrassée " de ses Pieds-Noirs, de ses Européens, une église catholique d'importation récente, elle aussi " incongrue " dans un environnement redevenu entièrement musulman en plein Maghreb qui fut, superficiellement sans doute, touché par le Christianisme, jusqu'à la conquête arabe du VII° siècle…

Les Minorités fluctuent, changent de bord, subissent ou se rebellent, victimes ou conquérantes :

On parle dans le même temps du " Retour du religieux "… (mais aussi d'une " Sainte ignorance ") (Olivier Roy) et en effet, par exemple :

L'Islam, minoritaire, mais récemment implanté dans l'extrême cap occidental paraît avoir le vent en poupe…mais n'y a t- il pas
confusion avec l'Islamisme politique, rêvant de prendre sa revanche sur un Occident dépravé, avachi…mécréant. Il nous faut faire la différence entre des fondamentalistes, certes éloignés de certaines de nos valeurs et un intégrisme islamiste, salafiste notamment, qui, hélas, peut inspirer un terrorisme dont des Musulmans sont, et de loin, les premières victimes,

Pensons aussi aux Minorités chrétiennes éparpillées dans le monde, en Irak, Coptes d'Egypte, présents depuis les premiers siècles du Christianisme, petits foyers chrétiens en Algérie, en Kabylie notamment, suspectés de faire le jeu de l'antagonisme berbère.
Ces ilots, tantôt à peine tolérés, parfois victimes de violences délibérées, de mouvements de foule…Il convient de relever d'authentiques conversions, le plus souvent condamnées en terre d'Islam…

Israël , l'Etat juif d'Israël ne constitue t-il pas un " modèle " d'une minorité emboitée dans le vaste Orient musulman, dans lequel s'emboitent des minorités chrétiennes diverses…et une forte minorité musulmane ! Chacune des communautés se réclamant d'un monothéisme qui ne fait pas de ses croyants des " fauteurs de paix ! "…Hélas,

Les Minorités Musulmanes en Europe méritent, à mon sens, un plus long détour…

 

On connait les imbrications ethno-religieuses anciennes, voire purement religieuses sur les zones de contact de l'ex-empire austro-hongrois et de l'ex-empire ottoman, sources de conflits sanglants, depuis les " guerres balkaniques " du XIX° siècle-XX° siècle jusqu'aux conflits qui ont accompagné la décomposition de la

Yougoslavie dans les années 1990 avec combats, massacres, entre orthodoxes, musulmans, catholiques puis au sein même de la Serbie (Kosovo, minorité orthodoxe face à une majorité musulmane). Comment ces nationalismes drapés dans des identités religieuses, ou vice-versa, ont-ils pu se développer à moins de 2 heures d'avion de Paris, Berlin ou Bruxelles ?

Dans un climat plus paisible l'Islam est apparu en quelques décennies en France principalement, en Allemagne, Benelux, Royaume-Uni…Suisse aussi !
En France cette minorité musulmane issue de l'immigration, de Turquie, liée pour une bonne part au passé colonial, aux liens tissés avec le Maghreb, l'Afrique sub-saharienne, l'Océan indien essentiellement, se trouve en grande majorité à l'aise dans la laïcité " à la française " héritière d'un long passé de culture " chrétienne " qui lui est plutôt étrangère.

Une petite minorité dans cette minorité , contexte géo-politique aidant ( Islamisme militant, lui-même alimenté par l'interminable conflit israélo-palestinien) nourrit l'imaginaire d'un Réveil de musulmans humiliés par un Occident impie et affaissé dans l'incroyance et le confort… " Nos religions (chrétiennes) sont devenues molles alors que l'Islam est une religion dure (Régis Debray) " .

A ce sujet il faut remarquer que le Réveil de la " Nation Arabe " illustré par Nasser, sur une base plutôt laïque a échoué - y compris par la faute des Occidentaux- et a laissé le champ libre à ce " pan-islamisme radical " qui nourrit ces dérives dans lesquelles la religion est largement instrumentalisée, à nos yeux occidentaux.

…Sur fond de votation suisse à propos des minarets j'évoque une autre image, un autre visage d'une Foi authentique :

Je vois, au moment de la visite, dans mon service à l'hôpital, un vieil homme accueilli quelques heures auparavant pour un bilan, déployant un petit tapis, entre deux lits, guettant ma réaction, pour pouvoir dire sa prière… Respect…

 

ALORS HIVER DU CHRISTIANISME ?

Comme le suggère Raymond Mengus, dans un ouvrage tout récent ?
(Les quatre saisons du Christianisme, Karthala) Le christianisme, au moins en Europe occidentale, à bout de souffle ? le message chrétien, notamment réformateur ,inspirateur de la Modernité, dissous dans cette Post-Modernité qu'on nous annonce? Victoire posthume ? Extinction de notre Minorité dans l'anonymat, l'oubli final ?

 

- De nouvelles minorités veulent vivre de nouveaux " réveils " bousculant nos églises traditionnelles, protestantes ou catholiques, évangéliques, charismatiques, avec parfois de nouveaux élans missionnaires,
- Coloration parfois fondamentaliste, offensive, créationnisme américain, intégrisme catholique,
-
- Les églises protestantes " traditionnelles " semblent garder leur sang froid, fruit d'une histoire douloureuse vécue jusqu'à la Révolution Française dans la persécution. Le contexte est un peu différent sans doute en Europe du Nord. Etre minoritaire et/ou en butte à l'hostilité du pouvoir ne fait pas peur…exemples : l'Eglise confessante en 1933, avec le pasteur Bonhoeffer, la déclaration de Barmen en 1934, inspirée par Karl Barth, l'attitude de nombreux protestants pendant la Guerre…Cimade…plus près de nous.

La " chute " est plus mal vécue chez les Catholiques.
- Beaucoup avaient repris espoir, à la suite du renouveau, à la fin de la seconde guerre mondiale, à la suite du christianisme social, l'action catholique, les mouvements étudiants JOC, JEC, avec exaltation du rôle des " laïcs ", prêtres-ouvriers…
- Vatican II couronnait cette effervescence avec enfin réconciliation officielle avec la Modernité, le bannissement de l'antijudaïsme, l'œcuménisme…
- Cet élan est retombé, l'espoir a changé de camp, les " rénovateurs " sont minoritaires, les ordinations se raréfient, le clergé vieillit et s'épuise à desservir des églises fières de leur clocher mais aux nefs déshabitées…


DEMEURER CHRÉTIEN, VIVRE SA FOI ?

C'est transmettre et vivre le message de Jésus-Christ.

Des agnostiques croient au message, je voudrais citer Régis Debray : " …le mot fraternité a été inventé par les premiers Pères de l'Eglise. Pour qui n'a pas lu Paul cette notion est du bon sentiment pur. C'est une vision du monde visant à remplacer la fraternité biologique par la fraternité des valeurs…c'est le moment de redevenir chrétiens en esprit. L'Humanisme républicain intégrait la grande construction théologique de l'Histoire et la Réforme…l'Humanisme comme le Christianisme se vivent au jour le jour mais ne sont pas du quotidien " Réforme, n° 3350 7/01/2010.

Albert Schweitzer, dans un sermon de janvier 1905, à Saint-Nicolas, rapporté par Jean-Paul Sorg et cité par Elisabeth Parmentier : " Jésus a soudé si étroitement l'une à l'autre, religion et humanité, qu'il n'y a plus de religion sans vraie humanité et que les devoirs de la vraie humanité ne se conçoivent pas sans religion ".

Pour conclure, en me référant à nouveau à l'ouvrage* d'Elisabeth Parmentier je voudrais m'effacer devant Albert Schweitzer dans sa " Considération finale " (traduction JP Sorg) :

" Jésus c'est comme un inconnu, sans nom, qu'il vient vers nous, comme en son temps, sur les rives du lac de Tibériade, il s'était approché de ces hommes, qui savaient qui il était. Il nous dit la même parole qu'à eux : Toi, suis-moi, et nous met en face des tâches qu'il nous appartient, en son nom, d'accomplir à notre époque.
Il commande. A ceux, sages ou hommes simples qui lui obéiront, il se révélera par la paix, l'action, les luttes et les souffrances qu'ils vivront en communauté avec lui, et c'est comme un mystère ineffable qu'ils apprendront qui il est… "

* " Catholiques et Protestants, Théologiens du XX° siècle ", Mame-Desclée


A Strasbourg, 22 janvier 2010

Docteur Jean-Maurice Salen

 

Réflexion

" Suis-je encore croyant ? "

Il y a peu, je me suis trouvée confrontée à cette question, et j'ai eu envie de mettre en mots quelques éléments de la réflexion qui s'est amorcée.

D'abord un constat : voilà encore une de ces questions directes qui viennent se ficher au cœur même de l'individu ! Elle nous apostrophe, nous attrape, nous convie à un " arrêt sur image " dans notre propre vie, ici et maintenant. Quels échos cette question suscite-t-elle en moi aujourd'hui, que puis-je en dire?
Que la réponse soit de l'ordre du " oui ", du " non " ou du " je n'en sais rien", il y a à entrer en dialogue - ne serait-ce que dans un dialogue intérieur avec nous- mêmes.

La question posée doit être entendue avec l'indispensable grano salis, le petit mot qui fait toute la différence : " encore " !
En effet, il n'est pas tant question ici de savoir si je ou nous sommes croyants ou non, mais si nous le sommes " encore " : ce n'est pas pareil ! Synonyme de " toujours ", il sous-entend une durée, laissant entrevoir aussi le fait que nous pourrions ne plus l'être, l'être encore ou à nouveau, et donc que nos croyances au sens large du terme sont passibles de variations.

Etre croyant… ? D'emblée, c'est pointer sur quelque chose de la réalité propre de chacun : si le verbe " être " évoque l'identité et l'appartenance, " croyant " nous renvoie à une attitude intérieure, une posture existentielle : est croyant celui qui soumet, subordonne son existence toute entière à une instance qu'il reconnaît comme supérieure : autrement dit qui place sa confiance en quelque chose qui le dépasse et qui ne se laisse prouver. Dire " je crois en… " est plus qu'une attitude intérieure, c'est l'expression d'un élan vers une transcendance à laquelle je me réfère.

Mais là n'est pas la question. " Suis-je encore croyant ? ", cela se situe à un autre niveau. En effet, je peux disserter sur ce que signifie " être croyant " comme sur un phénomène abstrait ou d'une certaine manière désincarné. C'est une formule infinitive qui n'engage personne… Or la question telle qu'elle m'est ici adressée me contraint à m'interroger en tant que sujet, et me fait assumer un énoncé en " je ". Plus qu'un commentaire sur mes éventuels états d'âme, c'est un discours par lequel j'engage ma personne toute entière qui va s'énoncer, au travers duquel je peux - ou je dois - dévoiler et affirmer un choix de vie en lien avec une transcendance. Me dire " croyante ", c'est me dire engagée dans une relation à une instance ultime. Relevons au passage que la question ne porte donc pas - du moins pas explicitement - sur l'objet du croire, sur la transcendance dont je ou nous nous réclamons. De fait, on peut se dire croyant sans être chrétien, chrétien sans être croyant, mais aussi croyant et chrétien.

Dans le fond, est-ce qu'on peut" ne pas être croyant " ? Je veux dire, l'existence humaine serait-elle seulement pensable sans ces références, ces appuis, ces repères qui à la fois nous échappent et nous permettent de nous structurer et d'orienter notre vie ? La transcendance peut prendre moult visages et nous tenons à propos de ce qui nous dépasse un discours fort qui engage le je qui le prononce.

Je crois en rien, au néant, au non sens ou à l'absurde de l'existence est à sa manière une façon de se situer, de s'affirmer et de s'engager comme sujet. Nier l'existence de Dieu, obéir à des valeurs morales ou des idéaux est aussi un engagement, de même que les divers aspects de notre réalité que nous sacralisons sans le savoir, et dans lesquels nous nous investissons sans compter : la réussite professionnelle, l'argent, un sport, que sais-je encore.

Pourtant l'objet du croire ne peut être passé totalement sous silence. D'abord parce que les expériences qui tissent notre existence sont autant d'occasions de revoir, de réajuster la manière dont nous percevons cet objet, et dont nous en rendons compte. J'y vois donc une affaire de représentations. Pour moi, la transcendance immuable, c'est ce que je nomme Dieu. Les représentations que je m'en fais, ma façon de le penser évoluent, se modifient. L'image que, petite fille, je me faisais de Dieu n'est pas celle que je m'en suis faite comme adolescente. Cette mise à jour, pour moi s'est faite parfois tout naturellement. D'autres passages ont été plus difficiles à traverser et ont requis des choix, des renouvellements. " On constate non pas la faillite de Dieu lui-même, mais celle de notre manière de le penser, d'en parler, de le vivre " écrit André Gounelle ("Après le mort de Dieu ", coll. Alethina, éd. L'Age d'Homme, Lausanne, 1974, p.23). Certes, le constat de Gounelle porte sur l'Eglise dans la société d'aujourd'hui, mais il est transposable et également pertinent sur le plan de l'individu.

" Suis-je encore croyante ? " Oui, certainement ! Je me reconnais engagée à la fois par le " je " d'un sujet parlant, par le " suis " qui m'enracine dans mon existentiel, et par le " croire " qui signifie ce mouvement vers la transcendance et qui m'oblige à vérifier la pertinence de ce que j'en comprends. Ainsi, pour moi, l'idée de durée évoquée plus haut n'est pas tant une durée-continuité, mais une durée qui se construit au fur et à mesure des circonstances de la vie, de mes relations au monde et à Dieu, de ma manière de les penser, de me les représenter.

C'est une démarche exigeante que de rester en quête et en questions, c'est également une démarche risquée dans laquelle le sens de l'existence est mis en jeu. Pour moi, il n'y a pas de vie bonne ni de croissance intérieure sans ce travail de questionnement sur ce que je perçois de Dieu, du monde et sur ce qu'on me dit de Dieu et du monde. C'est un questionnement qui me semble vital parce que relationnel, existentiel parce qu'expérientiel, et vivant tant qu'il n'est pas ligoté par des réponses définitives.
C'est un questionnement qui est porté par les mots du dialogue et de l'échange, par la parole au sujet de cette Parole qui le fonde et lui donne souffle.

Christine Leuenberger, Lausanne, 05.10.2008


Révélation chronologique au Retable d’Issenheim

Par Philippe KAH

Pour profiter pleinement de l’apport du Retable d’Issenheim, il est avantageux de se placer dans un endroit où la réflexion est libre, sans parasitage sonore ou visuel, à l’abri d’un conditionnement quelconque.

Dans ce sens — la formule est d’un auteur hindou, Krishnamurti — 1895-1986 — s’avère bien utile pour approcher la réalité ou justesse des choses :

« Le bruit de fond de ma tradition empêche que mon cerveau fonctionne dans une totale liberté » et un endroit hors de portée de toute nuisance convient fort bien, le toit de l’Europe, au sommet du Mont Blanc.

Déjà une multitude de coins de nature suscitent chez le visiteur de l’enchantement, du ravissement, de la quiétude, du bonheur et pour celui qui est habitué à fréquenter les sommets de montagne, une dimension s’ajoute à ces dispositions : celle de pouvoir contempler la totalité du paysage — permettant une vision de synthèse —puisque, par l’altitude, rien n’échappe à son regard, émerveillé.

Au cours de l’ascension, puis au sommet du Mont Blanc, donc, la puissance du relief, la profondeur des panoramas, le spectacle du jeu de la lumière entraînant d’impressionnants contrastes de couleur entre les séracs des glaciers et les parois rocheuses fait naître un climat intérieur inconnu et impossible dans la plaine. Et cela d’autant plus que le bleu du ciel est tellement foncé qu’il est inimaginable dans les vallées.

Ce qui est étrange dans cet univers minéral et immobile fait de pics, d’arêtes, d’éperons, de corniches, de piliers, de failles et de surplombs, c’est que le spectacle n’est pas statique mais dynamique. La réverbération et le scintillement du soleil — et sa chaleur — sont tels que le décor paraît vivant et grandiose.

Celui qui observe voit alors s’infiltrer dans sa sensibilité, sa conscience, sa mémoire une sorte d’euphorie enthousiaste qui fascine et imprègne de sa beauté.

Des mots qui sortent de l’ordinaire sont nécessaires : superbe, admirable, prodigieux, pour exprimer cette sensation qui n’est pas subjective mais de l’ordre physique, expérimental; c’est la plénitude, la félicité, l’aplomb complet. Et cette lucidité est amplifiée quand elle est partagée avec d’autres vieux compagnons de course. A l’unisson, chacun éprouve la même chose, au-delà des mots, et dans leur communication, mieux, communion interne, tacite, ces témoins n’en demandent pas davantage. Ils sont en équilibre, comblés, trempés par tous les efforts qui les ont amenés là-haut.

Le constat d’un stratège de l’ancienne Chine — Sun Tseu, au 3e siècle avant l’ère chrétienne —, dans son Art de la guerre, leur revient alors en mémoire, lorsqu’il décrit le Prince de jade, c’est-à-dire le maître des dix mille chars, le maître de l’agitation :

« rapide comme le vent, dévastateur comme le feu, majestueux comme la forêt, inébranlable comme la montagne ».



Au retour dans la vallée quelque chose surprend, quelque chose intrigue, déplaît, irrite et même révulse les familiers de la haute altitude.
Aux carrefours des chemins en effet, dans les édifices religieux, les maisons et les chambres d’hôpitaux, dans les tribunaux, ils découvrent une scène d’horreur : un homme au supplice est pendu à une croix et, songeant à leur point de vue privilégié à près de cinq mille mètres — 4807 —, ils s’aperçoivent qu’il en est ainsi dans toute l’Europe.

Devant ce spectacle de souffrance, de tourment, de détresse, celui qui connaît l’ambiance des sommets sait qu’il ne correspondant pas à la tonalité que lui procure son terrain d’élection et il se met en route pour examiner quelles idées, quelle doctrine, quelles croyances produisent un emblème si atroce répandu partout.


La méthode que signale Frédéric Nietzsche dans son Zarathoustra répond à ce besoin et il doit savoir : aller à cheval, tirer à l’arc et dire le vrai, c’est à dire. voyager, poser les bonnes questions pour connaître le vrai (Ainsi parlait Zarathoustra, p. 80, livre de poche, Gallimard). La thèse officielle des livres sacrés et des autorités religieuses déclare que de l’infini, de l’éternité, du cosmos, Dieu a envoyé son fils pour sauver le genre humain en perdition. (Il est plutôt curieux qu’un dieu parfait puisse créer un individu imparfait, mais sans doute est-ce là la logique du Moyen-Orient).

Cependant d’autres auteurs, sans titre sacré, au fil des siècles, ont contesté, refuté, démasqué ce discours d’un sacrifice divin ( voir par exemple Histoire de la philosophie, de François Châtelet, vol. IV, p. 13).

Un auteur né au 17e siècle en Angleterre, en 1668, tient un langage digne d’un de ces voyageurs des cimes qui ont l’habitude de voir loin, en largeur et en profondeur.
L’ouvrage de Jean Trinchard a été publié en 1709 sous le titre : La contagion sacrée ou histoire naturelle de la superstition. Page 18 il écrit précisément :
« A force de méditer un Dieu terrible et de raffiner sur les notions de sa cruauté, des nations éclairées sont parvenues jusqu’à cet excès de folie, de croire que le Dieu de l’univers avait exigé la mort de son propre fils, et que ce ne fut qu’à cette condition qu’il consentit à pardonner au genre humain; il ne fallut pas moins que la mort d’un Dieu pour appaiser sa colère ! Ce fut-là, sans contredit, le dernier pas de l’extravagance théologique; il est difficile d’imaginer qu’elle puisse aller au-delà.»

Au début du 16e siècle déjà on rencontre des gens qui n’ont pas suivi et se sont séparés des Réformés parce qu’ils ne “sentaient” pas la réalité de la même manière, les textes dits révélés ne suffisant pas à les convaincre. Lucien Febvre, dans un livre qu’il a mis dix ans à rédiger, intitulé : Le problème de l’incroyance au 16e siècle, montre la différence d’attitude dans laquelle évolue Rabelais entre 1530 et 1540. Page 278, il écrit:
« S’il s’était analysé avec exactitude, déjà, au fond de son esprit et de sa conscience, il aurait perçu tout ce qui le séparait de ceux qui, réellement, furent les Réformés […] Son moralisme foncier […], la part énorme qu’il fait à cet idéal de perfection morale que ne cessent de proclamer ses raisonneurs [Luther et Calvin] […], son incompréhension de tout esprit de pénitence, son refus d’être obsédé par un péché qui souille tout et pervertit l’être humain radicalement […] Ils peuvent bien, les Géants [Pantagruel et Gargantua], proclamer l’omnipotence du Créateur. Ces corps puissants, ces esprits pondérés ne connaissent jamais, devant la majesté effrayante du Seigneur, cette sorte de stupeur apeurée qui porte un Luther à fuir, “comme un blaireau dans les fissures des pierres”, la justice d’un Dieu plus effroyable, par sa grandeur sans bornes, que le diable dans toute sa fureur…»
Et sa conclusion, page 296, va très loin : « L’extrême liberté » [ de Rabelais ] l’assimile à « l’image d’un Erasme qui “a cessé d’être chrétien” ». Et Febvre de déclarer que tout son livre, par-delà Rabelais, vise ce qu’il pense « être une déformation de l’histoire intellectuelle et religieuse ».

A la fin du 18e siècle paraît un ouvrage très peu connu dans lequel on repère la même perspicacité que celle des grands montagnards que les abîmes ne troublent pas.
C’est un abbé, Duvernet, qui a rallié la lumière des philosophes, et qui écrit en 1790 une Histoire de la Sorbonne dans laquelle on voit l’influence de la théologie sur l’ordre social.

A la page 250 du premier de deux volumes, huit lignes sont d’une densité énorme quand il écrit : « Les impostures ne réussissent pas toujours; mais la philosophie reprochera éternellement aux théologiens, aux prédicateurs, au confesseurs, aux écrivains ecclésiastiques des ces temps-là, d’avoir cherché à retenir la multitude dans les voies de la vérité en la trompant, et surtout en l’effrayant par l’apparition de spectres et du diable.»


En passant au 19e siècle, en 1834, un auteur italien démontre le même flair que ceux qui fréquentent les paysages où l’air se raréfie, il publie en trois volumes un Examen du mosaïsme et du christianisme, dans lequel il remarque à la page 461 que : « Nous sommes surpris, du reste, que des savants de nos jours, imbus des premières idées de l’enfance qu’enracinent cet âge et l’éducation, n’aient lu la Bible qu’avec un esprit mêlé de terreur en quelque sorte, sans jamais avoir eu le courage d’examiner les inepties, les obscurités, les contradictions et les atrocités qu’elle renferme, et qu’au lieu de faire tourner leurs lumières au profit de l’humanité et de la vérité, ils aient confirmé ces erreurs, les respectant sans doute parce qu’elles étaient anciennes.»

Il s’appelait Reghellini, de Schio, petite ville du sud de l’Italie.
Au début de 20e siècle enfin, une synthèse très réussie se trouve dans un texte qu’Alfred Loisy a publié en 1908, intitulé La religion d’Israël. Il y disqualifie totalement l’exécution des animaux, et plus largement celle « des êtres vivants » (page 103) : « Enfin, tout rite, même le plus grossier, même le plus absurde, même le plus cruel, et qui n’était rien de tout cela pour ceux qui l’ont adopté et conservé, se maintient, une fois établi, et se perpétue par la force de la tradition; il changera de sens au besoin, mais il subsistera, considéré comme un élément de l’ordre social et un principe essentiel de la religion. Il a fallu cette puissance de la tradition religieuse pour faire du sacrifice d’un être vivant, rite magique par sa nature et dans son idée première, un moyen régulier de communion et de propitiation divines; pour le conserver dans la religion israélite, même quand la notion de Dieu rendait superflues de telles pratiques et semblaient plutôt devoir les exclure; pour en pousser au moins l’idée jusque dans la théologie chrétienne, qui s’est ingéniée à trouver dans la mort du Christ une immolation supportant toute l’économie du salut.»

Alfred Loisy, prêtre catholique, exégète et historien érudit, aux travaux très étendus, excommunié en 1910, a enseigné pendant vingt sept ans au Collège de France.
On trouve plus près de nous, en 1947, une désapprobation très incisive de ces meurtres déguisés en offrande, qui feraient la délectation de divinités invisibles, et un certain Gabriel Trarieux d’Egmont produit un petit livre très éclairant : Le thyrse et la croix, dans lequel il ne désigne pas l’apôtre Paul de façon enviable. Page 63 il dit :


« Nous avons ultérieurement inventé, par un sacrilège suprême, que Son [Jésus] supplice était voulu par un Dieu, Celui même qu’Il nommait : Notre Père. De sorte que nous avons fait servir la plus haute et féconde douleur à la pire création religieuse : celle d’un Bourreau tout puissant, seul Maître du monde et des monde … Il n’existe pas dans l’histoire, après le plus navrant des forfaits physiques, forfait spirituel plus odieux ».

Pour boucler une série de réactions publiées au long de cinq siècles, et dont plusieurs ont été censurées par emprisonnement (Duvernet, à la Bastille), excommunication (Loisy) ou conspiration du silence, il faut parcourir un écrit publié au Canada en 2001, par un Anglais, David Icke, qui atteint les racines d’une entreprise d’intimidation — Freud parlait d’aliénation — qui a conditionné les esprits en les entravant dans leur éclosion, leur épanouissement véritable. A cet égard on peut se référer à Albert Schweitzer qui dit sans ambages dans Ma vie et ma pensée, page 243 :
« Je suis en désaccord avec l’esprit de ce temps parce qu’il est plein de mépris pour la pensée ».

David Icke donc, dans Le plus grand secret, remarque page 139 que : « Toutes les grandes religions du monde, qu’elles soient hindoue, chrétienne, judaïque ou islamique […] ont été conçues afin d’emprisonner l’esprit et d’engloutir les émotions sous le poids de la peur et de la culpabilité. […] Il est consternant de voir que des milliards [...] de gens soient tombés dans le piège de cette machination durant des milliers d’années, et qu’ils le fassent encore aujourd’hui. S’ils veulent aliéner leur esprit et leur vie, libre à eux, mais qu’ils insistent pour que tous les autres fassent la même chose, cela ne va plus […] La plupart des gens qui liront ce livre viendront des régions du monde dominées par le christianisme et le judaïsme,alors, je prendrai ces derniers comme exemples principaux pour illustrer comment des récits symboliques sont devenus des vérités littérales et comment la manipulation de ces récits a produit la forme la plus puissante de contrôle des masses jamais inventée. Pour comprendre le véritable fondement des religions, nous devons évaluer la base de toute religion ancienne en remontant aux Phéniciens, aux Babyloniens et au-delà ».

Une autre question émerge, à présent que l’impression du retour sur le plancher des vaches est confirmée, — nous n’avons vu que quelques échantillons — mais sur cinq siècles, des milliers d’écrivains, historiens, scientifiques, philosophes, artistes, juristes se sont exprimés différemment des représentants d’un sacerdoce prétendant à l’infaillibilité.
La question est de savoir ce qu’a dit ou fait de son vivant, pour mériter un traitement aussi exécrable, cruel et infâme, le personnage maltraité, agonisant sur sa croix du matin au soir et du soir au matin, de janvier à décembre, et cela depuis deux mille ans.


Quatre documents sont à éplucher, si la démarche est objectivement possible, pour mener l’enquête, approcher la biographie, les discours, l’enseignement, le message d’un Jésus qui a cheminé en Palestine, entre la Galilée et Jérusalem, entre les années 30 et 33. Il s’agit des évangiles canoniques : Matthieu, Marc, Luc et Jean.
Avec l’outil qu’est la vision d’altitude, englobant toutes les aspérités du terrain, on peut faire l’économie des tâtonnements, hésitations, tentatives infructueuses de celui qui est en cours d’ascension, et ne découvre que progressivement — et en se retournant — les difficultés de la voie. Au sommet, le retournement est complet et ce qui faisait obstacle ou problème, vu du bas, devient évidence vu d’en haut.
Sur l’ensemble de la fresque que présentent les Evangiles, la problématique est la même et on distingue trois traits caractéristiques dans la pédagogie de Jésus.

 

I — Elle fonctionne sur des similitudes que sont les paraboles, c’est-à-dire des histoires qui ne sont pas vraies ou réelles, mais dont il faut comprendre le sens, la trame immatérielle laquelle s’adresse au plan immatériel de l’homme :
le coeur, l’esprit, l’intelligence, et le levier, le ressort de ce système, c’est la compréhension.

A la fin des différentes paraboles Jésus ne dit pas : quand ils m’auront exécuté, mon sang va vous sauver, mais : « que celui qui peut comprendre, comprenne, » ou aussi : « que celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende ».

 

II — Il est important de relever que dans son enseignement proprement dit, Jésus n’est pas impliqué lui-même dans ce qu’il expose. Il indique, il dirige les pensées vers l’espace intérieur de l’homme, qui est invité à les intégrer, en faire sa référence. Dans Jean 6,63, on lit : « les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie ».

Chez Matthieu 6,33 il est dit :
« Cherchez premièrement le royaume et la justice de Dieu »

et toutes les paraboles, celle des deux maisons, des vignerons, du grain de sénevé, du trésor dans un champ, sont en correspondance avec cette notion de royaume.

Le royaume est clairement situé dans l’évangile de Luc, 17,20 qui dit :
« Le royaume est au milieu de vous»

Une traduction plus juste est “ à l’intérieur de vous “, car c’est bien la conscience, les pensées, l’esprit qui sont les pilotes d’un individu.

 

III — Si on pousse à la limite les possibilités auxquelles Jésus fait appel chez ses auditeurs, leurs moyens psycho-physiques que sont les yeux et les oreilles, on découvre les mêmes données que celles qui ont cours dans la méditation orientale guidant le disciple ver le statut d’éveillé ou de réalisé. Dans la parabole du semeur, on l’entend dire, Matthieu 13,13 :

« En voyant ils ne voient point, en entendant, ils n’entendent ni ne comprennent, c’est pourquoi je leur parle en paraboles ! »

Cette mention et cette conclusion “c’est pourquoi “ sous-entend que des yeux et des oreilles qui fonctionnent bien, de façon naturelle et non pervertie, permettent aux personnes présentes de prendre conscience d’une dimension transcendante de l’univers. Ces personnes n’ont pas besoin de paraboles et sauront voir par elles-mêmes les oeuvres du père céleste.

La résultante de ce processus évolutif, de cette croissance — qui rappelle celui qui a lieu en montagne quand un aspirant guide a suffisamment pratiqué les massifs et n’a plus besoin de guide — tient en quelques mots d’un fragment de Luc 6,40 :

« Le disciple n’est pas plus que le maître; mais tout disciple accompli sera comme son maître.»

Avec une telle déclaration, il n’y a plus de hiérarchie ecclésiastique…plus de prélats distingués, cardinaux, archevêques, papes — très saint père —, et autres chanoines respectables. En complément de la partie dialectique, conceptuelle et spirituelle de l’activité de Jésus, sa mission pratique de guérisseur et de thérapeute le placent aux antipodes d’une conduite qui aurait justifié un châtiment comme celui qui a mis fin à son existence.

A l’issue de ses déambulations dans les campagnes et les villages, son message était achevé, cohérent et totalement subversif et novateur par rapport au carcan de la tradition des pouvoirs religieux de son temps.

Lorsque Marc fait dire à Jésus, en 2,27-28, que

« le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat, de sorte que le fils de l’homme est maître même du sabbat » tout est dit et ce théorème pourrait être exploité à l’infini.

Devant l’incompatibilité croissante entre les deux mondes : vision horrifique, d’une part, et leçon d’harmonie, de l’autre, que délivrait le condamné avant sa fin, celui qui vient de quitter ses pentes escarpées, devient de plus en plus ombrageux et soupçonneux. Il découvre qu’un quart de siècle après la disparition de Jésus, un discoureur venu du nord, de la Turquie actuelle, Saul de Tarse, s’était mis à diffuser une doctrine qui ne contenait aucun des éléments que Jésus s’était évertué à transmettre à ceux qui l’approchaient.

Il ne connaît rien et ne dit rien de l’enseignement de son prétendu maître, au contraire, il se cantonne à diffuser une théorie ou thèse unique qui traverse toutes ses Epîtres et se condense dans I Corinthiens 2,2 où il écrit :

« Je n’ai pas eu la pensée de savoir parmi vous autre chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié. »

Là se tient la brèche irrecevable pour celui qui fréquente son socle de découverte et d’enchantement vieux de plusieurs centaines de millions d’années — Alpes, ère secondaire, 500 millions d’années — et ne peut se ranger à une chimère qui ne respecte pas la réalité et la vie.

L’investigation recommence et il trouve chez Léonard de Vinci une donnée irréfutable dans ce trait laconique : « Ce sera un jour un crime de tuer un animal, comme c’est un crime de tuer un homme » (voir Armand Farrachi, Les ennemis de la terre, 1999, p. 36) Un premier pas est fait, mais il faut plus d’envergure à la réponse dont a besoin celui qui est rodé à scruter un terrain à risque, évaluer les difficultés des parois, les pièges des séracs dans les glaciers, la profondeur des abîmes ou la sûreté des fissures dans lesquelles il plante ses pitons ou ses broches à glace et de nouveau Frédéric Nietzsche se fait utile. Dans son Pardelà bien et mal (1886), une phrase fait mouche :

« Jamais et nulle part on n’avait rien conçu d’aussi effroyable et qui soulevait autant de problèmes : la suprême horreur qu’est le paradoxe du “Dieu sur la croix” ».

Dans son autre ouvrage, Contribution à la généalogie de la morale, il qualifie cette pratique par les expressions que voici, page 209 : «bestialité de l’idée, paroxisme de déraison, démarche contre nature »

La source de cette fantasmagorie peut enfin être localisée dans un autre passage incisif de l’oeuvre-clé de Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra , où son paragraphe sur les prêtres contient la phrase suivante :
« Jusque dans leur discours je flaire encore le violent relent des sépulcres […] de signes sanglants ils jalonnèrent la route qu’ils suivaient, et leur folie enseigna que par le sang se prouve la vérité. »
A la fin du livre, une note fait le tour du problème lorsqu’il écrit « Le sang fonde les Eglises : qu’a donc à faire le sang avec la vérité ? »

Ainsi on tombe sur une phrase énorme dans son Par-delà bien et mal — et qui correspond excellemment au support auquel invite le Mont Blanc — page 84 on lit :
« Si on pouvait embrasser d’un seul coup d’oeil, avec le regard ironique et indifférent d’un dieu épicurien, la comédie étrange et douloureuse, à la fois subtile et grossière, du christianisme européen, on ne finirait pas de s’étonner et de rire : ne semble-t-il pas qu’une seule volonté a régné sur l’Europe depuis dix-huit siècles, et que cette volonté était de transformer l’homme en un avorton sublime ? »

Maintenant que celui qui côtoie allègrement les corniches vertigineuses a acquis la confirmation que son déplaisir initial était justifié (partagé par des tiers, des inconnus appartenant à d’autres époques et à d’autres milieux), il est heureux de trouver dans l’œuvre impressionnante du « coloriste inouï » qu’est Matthias Grünewald les mêmes sensations que celles que lui offre son domaine éblouissant des crêtes : admiration, plénitude devant l’harmonie des couleurs, bonheur de sentir la liberté, aisance des gestes, perception de la puissance chargée de mystère qu’est l’infini.

Le coureur de cimes est en présence de deux scènes antinomiques : ténèbres et lumière, avec toute la symbolique qu’elles véhiculent, et se rend compte de la démarche frauduleuse des autorités religieuses d’occident, qui, au lieu de respecter la flèche du temps (La fin des certitudes, Prigogine 2001), et de présenter à l’âme des fidèles de la chrétienté une expression de félicité, lui ont imposé — et avec quelle violente intolérance : guerres, bûchers, Inquisition, cachots — une scène de désolation.

Le second tableau du retable d’Issenheim, résurrection/ascension, révèle à l’observateur attentif que l’inversion chronologique qui a présidé à l’organisation des esprits pendant dix neuf siècles, plutôt que de les épanouir et de les libérer, comme y invitait la pédagogie initiatique de Jésus, les a, au contraire, asservis et mis en subordination suivant la méthode du «despotisme sacerdotal » (Reghellini). Installé sur son belvédère idéal, le Conquérant de l’inutile (Lionel Terray, 1961) se sachant dépourvu de vertige, tant physique que métaphysique et donc hors d’atteinte de leurs menaces, constate que les théologiens de l’Europe qui est là, à ses pieds, ont suivi les traces des scribes, des pharisiens et des docteurs de la loi que Jésus apostrophait en son temps. La formulation de l’énoncé est précise. Matthieu 23,13 :
« Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous fermez aux hommes le royaume des cieux; vous n’y entrez pas vous-mêmes et vous n’y laissez pas entrer ceux qui veulent entrer ! »

Et mieux, Luc 11,52 dit :
« Malheur à vous, docteurs de la loi, parce que vous avez enlevé la clé de la science, vous n’êtes pas entrés vous-mêmes, et vous avez empêché d’entrer ceux qui le voulaient ! »

Ce n’est donc pas le souci de la vérité qui préside à leur discours et à leurs entreprises mais sur l’Europe a été répandue une spiritualité fausse provoquant la fragmentation
confessionnelle qu’on lui connaît. Et si ladite fragmentation se cantonnait à des divergences d’opinion, la gêne serait faible, mais les millions de victimes qu’ont entraînés ces variantes soulignent l’énormité de l’erreur dont le titre d’un ouvrage allemand décrit tout le programme : Max Nordau, Les mensonges conventionnels de notre civilisation, Leipzig, 1883.

Du plan le plus élevé cette dérive mentale s’exprime, tragiquement sans doute, au plan le plus élémentaire, dans un autre programme qui en matérialise les effets sous le titre du rapport irréfutable du directeur du Museum national d’histoire naturelle à Paris, Jean Dorst, Avant que nature meure , 1970.

Mais la philosophie des sommets, irradiée directement par les photons et les rayons ultraviolets d’un unique soleil — à l’abri des interférences nocives et « bigarrées »
(Nietzsche) des personnels religieux — se met en complicité avec la réaction des lettrés de la Chine des XVIe et XVIIe siècles qui ne voyaient que fausseté et ruse dans les prêches des missionnaires, accusaient « le Maître du ciel d’être la source de tous les maux » et les inclinait « à se tenir les côtes et à pouffer de rire » (Jacques Gernet, Chine et christianisme, 1982, page 315)


Le second tableau du Retable d’Issenheim aura donc permis de voir que l’artifice sacrificiel des théologiens est une machination, et que le message de Jésus, lumineux et profond, se suffit à lui-même.

Philippe KAH

(Conférence devant des membres de l’Union protestante libérale, donnée au Foyer Lecocq, à Strasbourg le 12 janvier 2007)

 

Giordano Bruno,

tel Jésus, coupable de liberté

par Philippe KAH


En 1884, un astronome-académicien belge, Charles Lagrange (1851-1932), publie dans la revue de l’Observatoire de Bruxelles « Ciel et terre » une brève biographie de Galilée où il déplore qu’à l’issue des interrogatoires de l’Inquisition « l’on vit la première gloire scientifique de l’Europe ne pas hésiter à répudier ses convictions les plus chères » et plus loin Lagrange ajoute en regrettant qu’ « un génie intellectuel de premier ordre fut étouffé par un caractère médiocre »
Quatre ans plus tard, en 1889, Lagrange rédige un nouvel article relatif à cette époque extraordinaire du 16e siècle, laquelle, dans l’ordre scientifique, a suivi Copernic, vu Kepler et préparé Descartes, Pascal et Newton. Inclus dans ce courant, il évoque Giordano Bruno – 1548-1600 – qui fut « un très puissant esprit, cherchant sincèrement la vérité scientifique et qui l’entrevit par la seule force de son génie ».
A l’inverse de Galilée, notre astronome relève chez Bruno, devant le tribunal de l’Inquisition toujours, « cette courageuse abnégation qui lui fit préférer la mort au désaveu de ses convictions ».
Celles-ci – développées dans les nombreux ouvrages (une quarantaine) publiés par Bruno traitant de philosophie, d’astronomie, cosmologie, histoire et poésie – établissent que sa préoccupation essentielle était la recherche de la connaissance, la compréhension et l’approche de la vérité à la fois intérieure et extérieure à l’homme.
L’élimination physique d’un tel individu – exécuté par le feu sur un bûcher – par une organisation sacerdotale, pose alors la question de la validité du jugement et de l’autorité d’un pareil système. Ses objectifs ne sont manifestement pas les mêmes que ceux du condamné qui se soucie de la Réalité tandis que lui opère par intolérance et par domination (Louis Rougier, Du Paradis à l’utopie).
Ce contexte suggère spontanément un parallèle entre un autre diffuseur de vérité, un certain Jésus de Nazareth et G. Bruno.
Schématiquement, l’un et l’autre ont œuvré dans le monde des idées, délivrant un message, un enseignement pour le premier et cherchant le savoir, la science véritable pour le second ; les deux visant l’épanouissement de la liberté de l’auditeur qui sait comprendre. Au terme de leur parcours, les deux également connurent un destin tragique.
Si l’on s’en tient à la période des exposés, sous forme de paraboles, que fit Jésus dans les campagnes et les cités qu’il a traversées, on remarque une problématique constante à laquelle il se réfère en invitant son auditoire à une recherche fondamentale qu’il définit par l’expression « Royaume des cieux » ou « Royaume de Dieu » ou Ciel ou Royaume tout court.
Dans les histoires, ou comparaisons qu’il utilise, il dirige les esprits vers le sens qu’elles recèlent et le texte de Matthieu lui fait dire précisément : « Vous donc écoutez ce que signifie la parabole du semeur ». Dépassant les ronces, les rocailles et le sol aride, il conclut par la bonne terre en déclarant que « celui qui entend et comprend porte du fruit » à condition qu’épines et sol pierreux – les soucis du siècle, les séductions des richesses – n’étouffent pas la parole.
Ailleurs il met en garde contre les doctes et les lettrés qui « ferment aux hommes le royaume des cieux, n’entrent pas eux-mêmes et ne laissent pas entrer ceux qui le voudraient », Matthieu 23, 13. Sous un autre angle, – Luc 11, 52 – il reproche aux légistes d’ « enlever la clef de la science » interdisant ainsi à l’homme de devenir un roi à l’intérieur de lui-même (Erasme, Premier livre des colloques) capable de cheminer selon des principes divins : intégrité, vérité, dignité, justice – justesse – aux antipodes des intrigues, machinations, fourberies ou autres scélératesses cultivées par les « aveugles ».
L’objectif de l’instructeur n’est donc pas d’instaurer un rituel, un cérémonial ni une doctrine rédemptrice par un sang purificateur, mais d’ouvrir les consciences des êtres, les « guérir » pour les affranchir par l’indépendance de leur esprit.
Ce programme, cet art de vivre, en pleine Renaissance, G. Bruno les a vécus en fonction de son intuition d’appartenir à une Totalité, un Tout générateur de formes achevées et autonomes : minéraux, végétaux, animaux, hommes.
Il le dit clairement dans Cause, principe et unité étant conscient d’être issu de la Mystérieuse intelligence directrice de l’univers.
Sa biographie atteste qu’il a vécu cette dimension de façon exceptionnelle et a démontré par l’indépendance de son évolution et de ses ruptures le précepte de Matth. 23, 8 : « N’appelez personne sur la terre, père, directeur, maître ».
Pour le situer dans l’espace et le temps, G. Bruno est né en 1548 à Nola près de Naples et mort en 1600, brûlé vif à Rome par décision du Saint-Office.
L’absolutisme de l’époque, condamnant ses idées et ses positions, l’a placé en désaccord avec celles de l’autorité en place : l’Eglise de Rome. Pour son adhésion au système de Copernic et sa raillerie féroce de tous les dogmatismes, la traque des agents de l’Inquisition ne s’est jamais interrompue et, sous cette menace, son existence s’est muée en un long périple à travers l’Europe.
En 1565, il embrasse la vie religieuse en entrant dans l’Ordre des Frères Prêcheurs (Dominicains) qui le mène au doctorat en théologie, en 1575.
Suspect d’hérésie, il doit fuir Rome en 1576 et quitte l’habit en gagnant Venise.
1578 le voit dénoncé à l’Inquisition et il se réfugie à Genève où il s’allie au calvinisme. Mais quatre mois suffisent pour l’obliger à le quitter car il trouve Genève aussi intolérante que Rome. Dans L’Expulsion de la bête triomphante, publié en 1584, il consigne ses réactions et se moque des rivalités entre les différentes confessions, « ces sectes ennemies qui s’accusent et se condamnent réciproquement ».
A Toulouse en 1579, il est tranquille pendant deux ans, acquiert le titre de magister artium et commente Aristote, R. Lulle et assimile les auteurs de la Tradition hermétique. Toujours turbulent, l’Inquisition se rapproche et il part pour Paris où il devient le philosophe attitré de la Cour, Henri III s’intéressant à ses vues cosmologiques.
L’audace de ses développements produit de nouvelles hostilités et il embarque pour Londres en 1583.
A Oxford, les docteurs l’évincent pour ses positions novatrices mais la reine Elisabeth Ire le protège et, de 1583 à 1585, il peut travailler. Il publie Le Banquet des cendres, L’Infini, l’univers, les mondes. Dans ce dernier volume, il développe sa pensée : l’organisation du monde ne se conçoit pas sans une dimension transcendante car Dieu est intérieur aux choses et anime chaque particule.
Une vision aussi large le rend très critique à l’égard de la hiérarchie despotique du Vatican dont il décrit l’ « asinité » dans La Cabale du cheval Pégase, c’est-à-dire la bestialité, ignorance et folie des « tenants de l’abêtissement qui n’en ont pas fini de braire ».
En 1585, il publie Des fureurs héroïques, gerbe de philosophie, poésie, réflexion éthique. A la fin de l’année, ses idées attirant toujours la foudre, il gagne l’Allemagne où il séjourne à Wittenberg et sympathise avec les luthériens.
De 1588 à 1592, il vit à Prague, haut lieu de l’ésotérisme, et rédige une nouvelle série d’ouvrages sur la magie, De Magia, et sur Raymond Lulle (1235-1315, philosophe, alchimiste et théologien).
Au cours de l’année 1592, un noble vénitien, Giovani Mocenigo, l’invite à Venise désirant apprendre l’art de la mémoire et Bruno, imprudemment, retourne en Italie où par traîtrise Mocenigo le livre à l’Inquisition qui le charge d’une kyrielle de griefs : sa défense de la thèse de l’univers infini et de la pluralité des mondes et sa réfutation des canons de l’orthodoxie religieuse.
En 1593, il est transféré à Rome où, dans un procès interminable, interrogatoires, question, accusations se succèdent pendant huit ans.
Le 17 février 1600, Clément VIII ordonne que l’accusé, déclaré hérétique, soit livré à la justice du bras séculier qui l’exécute par le feu du bûcher au Campo dei fiori – Champ des fleurs.
Face aux recherches qui ont animé G. Bruno, ce n’est certes pas le souci de la vérité qui obsède le système dictatorial du Vatican mais l’instauration de « la machine de coercition la plus effroyable de l’histoire qui a produit des millions, des dizaines de millions de victimes », France Inter, 14 avril 2004.
L’affranchissement qui sourd de l’enseignement de Jésus est tout aussi incompatible avec la doctrine d’asservissement de l’Eglise catholique apostolique et romaine.
(Voir l’excellent travail d’Eugen Drewermann, Le Testament d’un hérétique ou la dernière prière de Giordano Bruno, Fayard, 1994).

Philippe KAH
(Conférence donnée dans le cadre des rencontres organisées par l’Union Protestante Libérale de Strasbourg le 20 janvier 2004)

 

 

La Bible : Paroles d'hommes, parole de Dieu
par Ernest WINSTEIN
Théologien

 

 

La Bible n'est pas tombée du ciel. Tout le monde, ou presque, a fini par l'admettre. Elle est donc parole humaine - et ne peut être entendue qu'en tant que telle. Comment peut-elle alors être considérée comme parole de Dieu ? La pensée divine s'exprime-t-elle dans cette parole ? Y aurait-il une parole de Dieu en soi?
En affirmant que la Bible est la seule source de la foi, le réformateur Martin Luther attribue à la Bible une importance particulière, unique. Pourtant, cette Bible, considérée comme "Parole de Dieu", est toute entière parole humaine - puisque tous les ouvrages composant "l'Ecriture" sont écrits de la main des humains!
Imaginons que Dieu soit "là", mais que personne n'en parle. Il n'y aurait pas de Bible, pas d'"Ecriture". A la limite, Dieu existerait-il…?
On ne peut donc parler de Parole de Dieu qu'en supposant une relation personnelle à Dieu du témoin qui en fait état - que le témoignage soit oral ou écrit.
La question de la Parole de Dieu pose la question de notre relation à Dieu et de notre relation aux autres, auxquels nous parlons de cette relation à Dieu.
Elle pose donc la question de Dieu, tout court. De notre représentation de Dieu. En somme de notre foi.
Nous rappelons quelques éléments quant au contenu de la Bible et de son élaboration, pour aborder la question de savoir comment cette Bible peut être considérée comme parole de Dieu.

 


I. Paroles d'hommes

La Bible est-elle une vérité universelle ? Ou est-elle un ensemble de paroles circonstanciées, c'est-à-dire formulées dans des circonstances concrètes ?
Les protestants ont souvent considéré la Bible dans le sens d'une vérité universellement valable au point d'en faire une sorte de Thora au contenu définitif, un enseignement universel, - et normatif! - valable pour tous les temps.
Dans une telle perspective, la Bible est non seulement un livre saint, c'est-à-dire un livre à part (au sens propre su mot saint), différent de tous les autres, hors catégories, mais un livre sacré, représentant quasiment Dieu. Or, si l'objet se trouve ainsi sacralisé, les protestants ne sont-ils pas devenus des idolâtres de la Bible? N'exagérons rien. Mais le danger existe !
On a bien prétendu que le christianisme était une des religions du livre. Il est vrai que les protestants attachent à la connaissance de la Bible une importance particulière. Ils ont - avaient ? - le souci de bien "connaître" la Bible et de la faire connaître. La tenue d'une "année de la Bible" veut fournir l'occasion de mieux la découvrir. Des expositions sont proposées par les Eglises. Cependant ne convient-il pas de donner aussi des clés pour mieux approcher et mieux connaître la Bible? Une lecture utile ne peut pas faire l'économie d'une réflexion un peu plus approfondie et de la mise en œuvre de quelques outils d'approche que nous livrent les travaux des spécialistes.

 

1. Une collection de livres

Nous constatons d'abord que la Bible est un livre, plus précisément une collection de livres, une belle petite bibliothèque puisqu'on compte 34 livres pour l'Ancien Testament, auxquels on ajoute une dizaine de livres dit "deutérocanoniques" ou "apocryphes", figurant dans la collection grecque de la Septante, et 27 dans le Nouveau Testament.
Les plus anciens ouvrages pourraient être les Chroniques ou des passages de chroniques écrites par le scribe du roi relatant les faits, l'histoire d'un règne.
arrête la liste de ces livres :
- par les Juifs de l'Ecole de Jamnia à la fin du 1er siècle, pour le canon hébreu de l'Ancien Testament,
- vers la fin du 2è siècle pour le canon du Nouveau Testament - la liste la plus ancienne est évoquée dans un fragment de la seconde moitié du deuxième siècle découvert par Muratori dans un manuscrit du 8è siècle et publié par lui en 1740.
Une telle clôture du "canon" - mot qui signifie "règle" - montre que, pendant un certain temps, ces livres n'étaient pas regroupés à la manière d'aujourd'hui. Mais il existait des ensembles plus circonscrits :

Le "Pentateuque", comprenant les cinq premiers livres de la Bible, constituait du temps de Jésus le groupe d'ouvrages ayant autorité. Ces livres se présentaient alors sous forme de rouleaux de parchemin. Le Pentateuque était devenu la Thora, c'est-à-dire l'enseignement de Dieu pour les hommes. Au centre de cet enseignement figurent ce qu'on appellera les commandements - dont la tradition a fait un catalogue appelé "décalogue". Notons que ces "préceptes" destinés à faciliter la vie en commun, en tribu, en peuple, furent très vite considérés comme "norme", en tout cas comme étant le moyen du salut. Ainsi, la question du jeune homme riche en Marc 10,17ss (Luc 18,18ss et Matthieu 19,16ss) : "Que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ?" appelle la réponse de Jésus : "Tu connais les commandements…", avant que celui-ci ne souligne la nécessité du partage.
Ces "tables" concentrant visiblement l'essentiel de l'enseignement, figurent deux fois dans cet ensemble du Pentateuque, dans le livre de l'Exode (chap. 20) et le Deutéronome (chap. 5). S'il y a deux catalogues de lois, c'est qu'il y avait au moins deux traditions fixées en des périodes différentes…
Les "livres prophétiques" circulaient à part - nous en avons une trace dans le Nouveau Testament, puisque Jésus parle de la Loi - la Thora, c'est-à-dire les cinq livres du Pentateuque, et des Prophètes.
La traduction en grec constitue un événement phénoménal : on dispose à Alexandrie d'une collection complète des livres bibliques de l'Ancien Testament en grec, dès les années 150 avant Jésus, et comportant les apocryphes.
Alors que les livres se multipliaient, il fallait à un moment donné, définir ceux qui avaient le plus d'autorité, placer des critères d'une certaine norme. Voilà donc que des paroles d'autorité sont plus importantes que d'autres paroles d'autorité!

Il est intéressant de constater que l'on a retenu quatre "Evangiles" pour le Nouveau Testament , respectant ainsi un certain pluralisme - même entre les synoptiques, les trois évangiles qui se ressemblent (parce que Matthieu et Luc ont copié Marc pour l'étoffer) le tri n'a pas été imposé. Le canon arrêté n'a pas été admis unanimement. L'apocalypse n'avait été définitivement admise qu'au 10è siècle.


2. Des écrits issus de la tradition orale

Les écrits sont, sauf exception (les chroniques, les lettres), l'aboutissement de toute une tradition orale.
La critique textuelle permet de retrouver partiellement ces traditions.
A quelle occasion racontait-on ?
- Le père de famille juif répondait aux questions posées rituellement tous les ans pour expliquer par exemple le sens de la fête de pâque.
- les prophètes avaient souvent des écoles de disciples qui apprenaient l'enseignement du maître.
Sur ce principe sont constituées les écoles rabbiniques : Les disciples de Jésus mémorisent l'enseignement du maître.
Cette tradition orale a permis une transmission très fidèle - on déforme moins une histoire apprise par cœur qu'en la recopiant !
Des ensembles racontés pendant très longtemps comme, par exemple, la confession de foi de Deutéronome, chap. 6 v. 4 "Ecoute, Israël, L'Eternel notre Dieu, l'Eternel est un" ou encore : "Mon père était un araméen errant (nomade)", ont parcouru de longs siècles avant d'être écrits.
Des psaumes, ou des passages de psaumes, sont des compositions du roi David, probablement chantés avant d'être écrits.
Les évangiles fixent par écrit des paroles du rabbi Jésus et présentent un choix de récits concernant le Christ qu'ils proclament. Les paroles, apprises par cœur, reflètent fidèlement l'enseignement du maître. Il est clair qu'elles ont été regroupées, par la tradition d'abord, les évangélistes ensuite, - le "sermon sur la montagne" constitue visiblement une sorte de catéchisme. Il est clair que tout l'enseignement de Jésus n'a pas été transmis dans sa totalité. Des sélections ont été opérées selon les sensibilités des auteurs les besoins du moment pour répondre à des questions ou des situations vécues par les communautés destinataires des écrits. Marc n'a de loin pas reproduit toutes les paroles qu'il a pu connaître, puisque Matthieu et Luc ont ajouté la tradition dite des logia ou paroles (on lui donna le sigle Q, de "Quelle", la "source" des paroles). Elles ont été retouchées pour les adapter - tel l'exemple des "malédictions" contre les pharisiens en Matthieu, au chapitre 23, où l'évangéliste destine aux seuls pharisiens des paroles de Jésus orientées d'abord contre des groupes diversifiés, les scribes, les "docteurs de la loi" et les pharisiens.
Les récits ont été transmis beaucoup plus librement. Ils se réfèrent à des événements de la vie de Jésus, mais pour en dégager une pointe, en mettant par exemple en relief l'autorité par laquelle Jésus opérait les guérisons.


3. Des confessions de foi

Globalement, les évangiles sont des confessions de foi servant à transmettre un message, l'annonce de Jésus comme le Christ attendu pour sauver ou libérer le peuple d'Israël. . Ils sont, précisément en tant que confessions de foi, une interpellation de l'auditeur, voire du lecteur et une invitation à partager la foi.

Si Marc, dans ce qui semble être la première rédaction datant des années 55, invite clairement à suivre Jésus, la relecture ultérieure (vers l'année 70) a intégré l'idée de la nécessité d'un sacrifice de Jésus. Matthieu va plus loin. S'adressant toujours aux Juifs, il se démarque par rapport aux Juifs pharisiens, qui sont les grands challengers de l'époque de la rédaction de l'évangile aux environs des années 85 pour avoir pris le pouvoir religieux après la Guerre Juive terminée en 70, et propose de considérer l'église comme le "véritable" Israël (par rapport à ceux qui n'ont pas adhéré au messie Jésus), comme si, du temps de Jésus déjà, les pharisiens avaient été des opposants à Jésus, alors qu'ils étaient plutôt dans l'opposition par rapport au pouvoir religieux de l'époque alors dominé par le parti des saducéens.
Quant à l'évangile selon Jean, il est tout entier une longue confession de foi où le symbolisme règne souverainement. Jésus y est confessé par la communauté johannique comme "lumière", "chemin", "berger",. De là à le présenter comme s'il s'était appliqué lui-même ces symboles - "je suis la lumière", "je suis le chemin", etc… - il n'y avait qu'un pas.

L'étude des évangiles permet de constater une évolution de la pensée et une différenciation suivant les milieux, les auteurs, les circonstances. - A tel point que les grands maîtres de la Formgeschichte, - l'histoire de la formation des textes des évangiles, - avec Martin Dibelius (Die Formgeschichte des Evangeliums, 1919, 1933), Rudolf Bultmann (Die Geschichte der synoptischen Tradition) en tête, et à la suite de Albert Schweitzer et de son ouvrage sur l'histoire des vies de Jésus (Geschichte der Leben-Jesu-Forschung), pensaient que l'on ne pouvait plus guère connaître le Jésus historique, si ce n'est au moyen de traditions qui relatent la vie et la pensée vues à travers les lunettes déformantes du contexte postérieur et des idées en vogue. Les spécialistes, aujourd'hui, pensent au moins approcher le Jésus historique à travers l'analyse critique des textes des Evangiles!

Nous retenons :
1. Toutes ces paroles écrites, parce qu'elles reprennent des paroles orales, mais aussi en tant qu'écrits, restent "paroles d'hommes" - pour reprendre le titre de notre propos.
2. Les textes bibliques expriment la foi de ceux qui les ont transmis.
3. Une grande diversité s'exprime dans la Bible. Chaque auteur biblique exprime sa foi à travers sa sensibilité, celle du groupe humain dont il relève. La foi est fonction de l'insertion religieuse, culturelle de l'auteur biblique.

La parole, même fixée par écrit sera, pendant longtemps, une parole communiquée oralement, puisque très peu nombreux sont ceux qui accèdent à l'écriture, elle est lue à haute voix, dans les maisons, dans les cultes - jusqu'aujourd'hui.
Remarquons :
1. que la Bible est un livre plutôt difficile à lire et à comprendre: Il faut toujours et encore replacer le texte dans son contexte, chercher le message et son sens pour les destinataires du texte, avant d'en tirer la leçon pour nous.
2. l'étude de la Bible permet de constater une évolution des représentations religieuses, notamment en ce qui concerne l'idée de Dieu et la compréhension de la personne de Jésus (de prophète et guérisseur, il devient le messie, et enfin le seigneur, voire le "sauveur").
3. L'écrit ne transforme pas la foi vivante des témoins qui s'expriment dans la Bible en une vérité immuable et définitive.

 


II. Parole de Dieu ?

Comment alors prétendre trouver dans cette Bible la parole de Dieu ? Peut-on interroger Jésus ? Quel est l'avis des Réformateurs?

1. Question aux Evangiles

Qu'est-ce que la Parole d'après Jésus et à quoi sert-elle ? Il est clair que nous ne pouvons qu'approcher ce qu'en pensait Jésus puisque la tradition qui est à la base des évangiles a constamment réactualisé l'enseignement de Jésus - et les rédacteurs en font de même..
Traditionnellement, on voit dans la semence de la parabole du semeur, en Marc 4, 3-9, un symbole de la Parole de Dieu, portée par Jésus.
Marc montre, à travers cette parabole que la prédication de Jésus, l'annonce même du message de la proximité de Dieu (cf "le royaume de Dieu est proche") et, bien sûr, la manière d'accueillir ce message sont déterminants. Jésus n'utilise pas le terme "Parole", encore moins qu'il est lui-même la Parole, comme l'exprime l'évangile selon Jean. C'est par la prédication de Jésus que la parole de Dieu prend forme. Elle n'est pas donnée au préalable comme une entité préexistante. Elle naît, elle surgit à travers l'action de Jésus. Elle prend corps à travers l'action d'annoncer et de recevoir cette interpellation.
Le terme "Parole" est utilisé par l'évangéliste Marc dans son explication donnée de la parabole aux versets 14-20, explication qu'il attribue à Jésus .
Ceci montre qu'à mesure que la tradition évolue en avançant dans le temps, le terme se profile - jusqu'à confondre, sous la plume de l'évangéliste Jean, Jésus et la Parole . Marc laisse entendre que Jésus est le porteur de cette Parole. Non pas, certes, le seul porteur! .. L'important reste que les humains sachent recevoir cette interpellation et s'ouvrir à une présence de Dieu, qui se concrétiserait par l'arrivée du royaume attendu et à laquelle les auditeurs se prépareraient activement.
Il est intéressant de noter que l'évangéliste Matthieu fait commencer l'activité de Jésus par la proclamation d'un enseignement de Jésus qui, tel Moïse, monte sur la montagne et qui, plus que chez Marc, est celui qui apporte la Parole, à tel point que l'on se demande s'il n'apporte pas une nouvelle "loi" - voir les antithèses de Matth 5, 21-48 : "Il vous a été dit que… mais moi, je vous dit…".
On connaît aussi la remarque de l'évangéliste Matthieu, assurant ses lecteurs, que Jésus "enseignait avec autorité, et non pas comme leurs scribes", - sous entendu, comme les scribes pharisiens de la fin des années soixante auxquels les chrétiens de l'église matthéenne étaient confrontés.
L'évangéliste Jean, à la fin du premier siècle, identifiera quasiment la personne de Jésus avec le logos, la parole - qui est de Dieu et qui est en Dieu - et lui donnera une couleur quasi divine : "Je suis le bon berger", "je suis la vérité", "la lumière", etc.
On retiendra que le Jésus historique, dont Marc est le plus proche, et pour autant qu'on puisse l'approcher, se situe dans la ligne des prophètes de l'Ancien Testament : C'est à travers l'acte de parler que la Parole prend corps. Elle devient Parole parce qu'elle est exprimée et qu'elle est donc action.

 

2. Pour les Réformateurs, la parole biblique reste une parole proclamée.

La conception de l'Ecriture comme référence première ou dernière, le "sola scriptura" de Luther - qui s'explique par le fait que Luther s'est vu obligé de se démarquer de Rome, en établissant une autorité qui soit supérieure à celle, si humaine, du Pape...
Luther a, d'une certaine manière, figé la compréhension de la Bible. Mais peut-être malgré lui! Car on sait qu'il a eu ses préférences scripturaires - l'épître de Jacques n'a pas sa place dans la Bible avait-il estimé, parce qu'elle n'abondait pas suffisamment dans le sens de sa théorie préférée, la justification par la foi!
La Confession d'Augsbourg (1529) ne consacre pas d'article à l'"Ecriture", mais celle-ci est considérée comme source et règle de la foi de toute la chrétienté et "figure implicitement comme le premier des moyens de grâce" . Melanchton, comme Luther, parle de l'Evangile : La parole de Dieu est toujours une parole proclamée, annoncée, le mot "évangile" signifiant message, bonne nouvelle :
L'Article 5 de la Confession d'Augsbourg dit : "Pour qu'on obtienne une telle foi, Dieu a institué le ministère de la prédication et donné l'Evangile et les sacrements. Ainsi, comme par des moyens , il donne le Saint-Esprit, lequel opère la foi où et quand il veut en ceux qui écoutent l'Evangile. Cet Evangile enseigne que c'est grâce au mérite du Christ, et non aux nôtres, que nous avons un Dieu qui fait miséricorde si nous croyons à une telle doctrine."
Ici, l'Evangile est compris, comme la Thora, comme un enseignement! Mais il appelle la foi au Christ. Le seul mérite qui revient au croyant pour avoir la foi est d'écouter l'Evangile, le Saint-Esprit opère le reste, mais non pas automatiquement, parce que l'Evangile est proclamé.
En résumé, à quoi sert la Parole ? Pour Jésus, elle nous aide à "porter des fruits" (Marc 4). Pour les Réformateurs, elle nous met en contact avec Dieu afin de nous faire prendre part à la grâce divine (Luther), pour nous faire connaître l'amour de Dieu pour nous (Calvin).
Dans l'un et l'autre cas elle est parole proclamée.

 

3. Parole de quel Dieu ?

La parole biblique en tant que parole de Dieu, est une parole de Dieu vers nous.
Mais de quel Dieu ?
L'image même de Dieu a évolué, changé. Notre Dieu est peut-être à chercher davantage dans les quelques 90% de matière issue du big-bang dont on n'a jusque-là pas trouvé trace. Si jadis la fine pointe de l'âme était censé toucher la sphère divine, aujourd'hui tout reste ouvert pour dire que c'est la pensée qui nous rapproche le plus de Dieu.
"La parole n'est pas sur ma langue que tu la connais entièrement", le Psaume 139 présente la pensée humaine du croyant comme étant en osmose avec celle de Dieu.
J'ai eu l'occasion de présenter Jésus comme un prophète, un guérisseur, mais aussi un candidat à la royauté en son temps et, donc, comme un personnage pleinement humain qui se positionne vis-à-vis de Dieu de façon responsable dans sa manière de prendre en compte la réalité humaine, sociale, politique de son temps. Il nous invite donc à une attitude éthique dans son sillage, mais sans nous imposer des choix qui seraient éternellement valables.
Enfin, Dieu se révèle de bien des manières. Il n'est pas nouveau de le constater. Si la nature exprime sa présence, à plus forte raison il est aussi en nous. Je le dis sous forme de confession de foi personnelle, mais que je partage avec d'autres croyants, à commencer par le rédacteur du livre de la Genèse qui, reprenant sans doute une idée déjà largement exprimée par ses contemporains, que la vie est une parcelle du "souffle" de Dieu en nous (Genèse 2). Ecouter sa parole revient aussi à l'écouter en nous. La foi partagée avec d'autres est déjà en même temps parole de Dieu reçue en nous, exprimée et reçue par d'autres.
Il paraît alors plus légitime de parler d'une parole de Dieu qui advient à travers nous, et dans l'échange avec la parole qui advient à travers d'autres. Elle ne prend corps que si elle est exprimée et reçue, partagée, répercutée, réexprimée, reformulée et renvoyée dans un devenir.
La parole d'un prophète ne devient parole de Dieu que si elle est reçue, partagée, repensée.
Si Dieu parle ainsi, personne ne peut évidemment avoir la prétention de l'exclusivité de la parole de Dieu.
Dans ce cas de figure, y a-t-il une parole de Dieu relativement objective? Une parole partagée s'objective. Elle sera vérité pour un groupe, une communauté, un peuple. Elle restera nécessairement diverse dans son expression et sa réception.
Il est évident que cette compréhension risque de heurter la compréhension luthérienne d'une révélation par le seul biais du "Christ", conception qui contredit d'ailleurs l'affirmation tout aussi luthérienne de la Bible comme Parole de Dieu.
Une conception de la Bible comme un ensemble de témoignages divers donne par ailleurs aux chercheurs bibliques suffisamment de liberté et de recul pour questionner sans a priori la Bible sur ses vérités…, c'est-à-dire essentiellement sur les messages qu'elles cherche à faire entendre.
Remarquons qu'en vertu d'une telle conception, nous ne saurions souscrire au dogme catholique, dont la véracité est scellée par le "gouvernement" de l'Eglise, et dans la mesure où ce dogme considère comme un enseignement normatif, son contenu définitif et immuable.
Nous sommes évidemment proches de certains théologiens catholiques contemporains comme Hans Küng ou Eugen Drewermann. Se référant à l'autorité de l'"Ecriture", Küng demande que l'"Esprit de Dieu" puisse souffler, si l'on peut dire, et animer l'Eglise.

 

Conclusion : Une parole de Dieu en devenir.


Nous avons vu que la Bible est un ensemble de paroles circonstanciées, c'est-à-dire formulées dans des circonstances concrètes pour des destinataires qui sont, par ailleurs, avant tout, et pendant très longtemps, non pas des lecteurs, mais des auditeurs de paroles lues et… choisies.
La Bible est-elle alors pour autant une vérité universelle ? Est-elle la Parole de Dieu ?
Paroles d'homme, les paroles bibliques sont des témoignages humains au sujet de Dieu tel que notre culture et ses symboles, notre religion et ses représentations, notre vécu, nous permettent de le percevoir. Il ne faut ni sous-estimer ses écrits, - ils sont, en tant que témoignages de foi, toujours respectables - ni les surestimer au point de leur vouer un culte
La parole humaine ne peut prétendre être jamais parole de Dieu, sinon d'un Dieu dont la réalité nous dépasse et dont nous avons la conviction qu'il est en même temps très proche de nous - disons au fond de nous - et dont nous sommes une petite étincelle à travers l'univers.
Notre parole sera toujours relative, conditionnée par notre culture et notre histoire, notre vécu, nos désirs avoués ou inavoués. Mais elle est témoignage au sujet du Dieu auquel nous croyons.
Elle est d'abord témoignage de la manière dont nous ressentons Dieu, puis de la manière dont nous vivons la conscience que nous avons d'en être une composante.
Les témoins bibliques sont irremplaçables. Continuons de les interroger sur leur foi, - à commencer par l'homme de Nazareth, le maître de l'école de Capernaum.et du lac de Génézareth.
Mais il faut bien relativiser l'Ecriture : elle n'est pas la seule source de la foi - n'en déplaise à Martin Luther. Tous les témoins de foi nous interpellent. Par ailleurs, et pour ma part, je trouve dans les sciences, une sorte d'invitation à la foi. L'horizon de l'univers s'ouvre toujours plus largement, à mesure que les sciences nous en font découvrir certains aspects. Mais surtout les sciences "permettent" aujourd'hui l'expression de la question du sens de l'univers, sans la résoudre, certes. Elles constatent aujourd'hui que l'explication du monde par l'enchaînement logique des événements ne suffit plus à expliquer l'univers. Le champ de la foi reste ouvert.
Nous sommes en devoir, ne serait-ce que par respect des convictions humaines, de considérer que tout questionnement humain sur l'identité (du pourquoi de notre "Dasein") et du devenir de l'être est respectable. Cela conduit à reconnaître, voire à prendre en compte, ces nombreux autre témoins de la foi, à l'intérieur du christianisme - par exemple les "Pères", à l'extérieur du christianisme les religions autres que chrétiennes.
Nous parlons donc de parole de Dieu uniquement comme parole qui exprime la relation de l'être humain à Dieu. Dans ce sens, la Bible est évidemment parole de Dieu. étant entendu qu'elle toujours une parole de foi, de conviction, parce qu'elle est portée par l'être humain. Elle n'est jamais une certitude scientifique.
Ainsi toute parole au sujet de Dieu exprimant notre relation à Dieu, en somme, notre conscience de notre statut humain, la conscience que nous avons d'être du monde, d'avoir une place dans le cosmos, et en même temps la conscience que nous avons de ce monde, - cette conscience étant notre manière de nous élever au-dessus de cet univers, de prendre du recul - sera, à sa façon parole de Dieu.
A l'exemple de Jésus, entre autre témoins, par nos paroles et nos actes, celles de tous les témoins, que la parole de Dieu prenne forme, qu'elle continue de naître, de surgir, de prendre corps.

Ernest WINSTEIN

(conférence donnée dans le cadre des rencontres de l'Union Protestante Libérale à Strasbourg le 14 mai 2003)

 

 

 

Les nouvelles théologies anglo-saxonnes

par Gilles Castelnau

 

Le sujet : "Dans une culture qu'ils considèrent comme post-moderne, les théologiens et pasteurs présentés par le conférencier, veulent dépasser les formulations traditionnelles de la foi qui leur semblent inadaptées, inutiles et répressives. Ils ne croient plus que l'on puisse détenir la vérité, les questions leur semblent plus importantes que les réponses. Ils s'efforcent d'intégrer la bonne nouvelle de l'Évangile aux préoccupations de leurs contemporains".

Le conférencier : Gilles Castelnau est actuellement à la retraite à Paris. Pasteur de paroisse dans l'Église wallonne d'Amsterdam et en Région parisienne il se veut attentif à la recherche de spiritualité des personnes en marge de l'Église. Il a été responsable de Croix-Bleue, aumônier de prison et aumônier militaire bénévole etc. Il fait régulièrement des émissions à la radio protestante de Paris et anime le site internet "Protestants dans la ville".

Introduction : L'influence de la théologie " évangélique " se fait de plus en plus grande tant dans le monde anglo-saxon qu'en France. Cette théologie refuse toute remise en question de ce qu'elle considère comme étant les " Fondements " de la foi chrétienne qui sont :
- L'inerrance biblique sur les plans historique, cosmologique etc…
- Des dogmes comme la divinité du Christ, la valeur de son sacrifice expiatoire, de sa croix, la Trinité.
- L'insistance sur la " nouvelle naissance " que l'on peut même dater au jour près.
- L'insistance sur le proche retour du Christ et la fin du monde
- L'insistance sur le prosélytisme.
En réaction des théologies néo-libérales se développent :
- La théologie du " Process "
- Le réseau TCPC
- Le réseau " Sea of Faith "

La théologie du " Process "
Apports de la science moderne : théologie du Dieu créateur, de l'évolution.
Whitehead, mathématicien et philosophe anglican, anglais (+ 1945).
Cobb et Griffin, méthodistes ; Californie.
" Le Dynamisme créateur de Dieu " par le professeur André Gounelle
Un Dieu expliquant le monde
Regardez autour de vous : tout bouge, grandit, se complexifie. Renouveau des hommes, des animaux, des plantes, de la nature entière. Tout naît, se développe, puis disparaît pour laisser la place à d'autres mouvements. D'où cela vient-il sinon d'un Dieu créateur. Il est plus facile de discerner l'action de Dieu que de la nier.
Dieu propose sans cesse des possibilités nouvelles dans nos pensées et dans le monde. Il propose et l'homme ou la nature dispose.
Dieu propose, influence, tient compte des résultats qui en adviennent pour modifier son action : C'est la joie qu'il veut en ce monde et il agit et ouvre des possibilités jusqu'à ce qu'il y arrive. Dieu n'a pas créé son peuple à partir de zéro ; il ne le fait jamais : il l'a pris là où il en était et l'a fait passer d'un avant à un après par un acte de création, qui laissait place ensuite à de nouvelles séries d'actes créateurs.
Dieu a son idée. Il tente d'influencer le projet par persuasion et non par contrainte ou par force. Il souhaite qu'on s'épanouisse, que le monde s'harmonise, avance vers sa " joie ". L'évolution du monde, son " process ", concerne Dieu : il n'est pas le " tout autre ", immobile et impassible ; il est " Emmanuel ", Dieu au milieu de nous.
D'autres puissances que celle de Dieu sont à l'œuvre dans le monde, concurrencent et même s'opposent à la sienne. Notre prière est justement une de ces forces et, loin de s'opposer à la volonté de Dieu elle fait au contraire partie dans son plan divin.
- La pensée populaire identifie facilement Jésus à Dieu marchant sur la terre et surnaturel. Les théologiens du Process ne parlent pas ainsi
- Un certain christianisme politique se centre avant tout sur un engagement concret dans le monde. Les théologiens du Process ne parlent pas ainsi
- Le piétisme met l'accent sur la vie spirituelle et la prière. Les théologiens du Process ne parlent pas ainsi
- D'autres mettent l'accent sur le Dieu juste qui nous voit pécheurs, sur la repentance, et le sentiment de culpabilité. Les théologiens du Process ne parlent pas ainsi
Un Dieu créateur. Non pas un créateur, siégeant à l'extérieur du monde, à l'extérieur de nous-mêmes. Il n'est pas un super empereur regardant toutes choses de là-haut et dont nous, misérables vermisseaux, essayerions d'obtenir parfois de lui quelque faveur ! Dieu n'est pas " ailleurs ", il n'est pas " au ciel ", il n'est pas " tout autre ", il est le dynamisme intérieur aux hommes et au monde.
Dieu ne vient pas du dehors mais du dedans. Il est présent dans la vie de notre monde, il en est le moteur, l'âme, il en est l'élan. Et pas seulement de nous mais aussi des animaux, des plantes, et peut-être aussi des minéraux. Il est aussi indispensable à la vie du monde que le moteur à la vie d'une voiture. Il participe à tout ce qui se passe, à toutes les réalités auxquelles nous avons à faire et d'abord à nous-mêmes. Il agit en tout ce qui bouge : rien n'échappe à son action de même que rien n'échappe aux rayons du soleil ou à l'air qui nous baigne.
Il ne faut pas le chercher dans des " miracles ", dans l'extraordinaires et le surnaturel, modifiant le cours des événements de l'extérieur. On le rencontre dans le quotidien, l'habituel, le normal. Tout vient de lui, toute vie est par lui. Rien n'est plus normal que de croire en lui.
Dieu se trouve au cœur du monde, comme le levain qu'une femme a caché dans la pâte pour la faire lever Matthieu 13. 33. Mais Dieu n'est pas la pâte. Il est dans le monde mais il est tout de même un peu distinct du monde, comme le moteur est un élément de la voiture mais n'est pas toute la voiture.
Le flot de la vie
Dès que nous constatons autour de nous une transformation, un processus, " Process " de vie, c'est Dieu qui lui donne son élan. S'il n'y avait pas de Dieu donnant la vie, tout serait mort, rien ne bougerait, tout se décomposerait misérablement. Dieu fait, sans cesse, avancer les choses ; puis, lorsqu'elles ont atteint leur résultat, leur " joie ", un autre événement prend la suite du précédent. Le monde est un immense flot incessant de milliards d'événements en création perpétuelle, en devenir permanent, dont chacun est une mini-création originale de Dieu.
Ainsi la sortie d'Égypte se compose bien d'un avant (la souffrance en Égypte), d'un après (la vie libre au désert puis en Canaan) et d'un pendant qui est l'acte créateur proprement dit. Arrivé au désert, le peuple souffrait de la faim et de la soif et nouvel acte créateur de Dieu lui a redonné son élan et ainsi de suite.
L'histoire n'est pas écrite d'avance, Dieu agit en douceur
Dieu est plus féminin que masculin. La femme, dit-on, est plus souple que l'homme : elle accepte, discute, tolère, sourit, pousse doucement, attire par séduction. Dieu a de la tendresse.
Dieu ne connaît pas l'avenir ; il n'est pas omniscient, omniprésent, omnipotent. L'histoire n'est pas écrite d'avance ; Dieu connaît le présent qu'il est en train de promouvoir mais l'avenir dépend de ce que les hommes en feront.
Le moteur d'une voiture ne sait pas où va la voiture avec l'élan qu'il lui communique. C'est aux hommes, aux animaux, aux plantes et peut-être aussi aux minéraux qu'il incombe de concrétiser d'une manière ou d'une autre la volonté de Dieu : volonté de vie d'espérance, de réussite certes, mais il y a différentes sortes de réussite !
Dieu oriente et donne l'élan mais si la réponse est négative ou inattendue, Dieu persévère et sans jamais renoncer, donne toujours d'autres possibilités.
Dieu donne la vie aux plantes ; mais si un rocher écrase la plante, Dieu lui permet de s'adapter et de trouver son chemin vers la lumière ; si on ôte le rocher, elle changera à nouveau le sens de sa croissance. Il en est de même avec les hommes et les civilisations.
Dieu a fait alliance avec le peuple hébreu ; mais si le peuple ne saisit pas cet élan d'amour et d'espérance, Dieu fera subsister " un reste " Ésaie 10. 21 et si le " reste " lui-même est décevant, Dieu trouvera une jeune fille de Nazareth pour un nouveau commencement de son histoire de vie. Si la jeune Marie avait répondu : " je ne suis pas la servante du Seigneur, qu'il ne me soit pas fait selon ta Parole ", Dieu ne se serait pas découragé, il n'aurait pas abandonné dessein et aurait trouvé autre chose, quelqu'un d'autre, ailleurs, car jamais son dynamisme créateur ne s'épuise.

 

Panthéisme ou théisme
Le panthéisme (Dieu est tout). Cette conception de Dieu est celle des religions africaines, de l'hindouisme, des mystiques chrétiens ou musulmans. On y fait l'expérience de la paix intérieure, de la sérénité ; on découvre au fond de soi une réalité profonde qui n'est pas celle de nos fantasmes et de nos désirs, qui ne dépend pas que de nous ; réalité présente aussi chez les autres, qui la découvrent au fond d'eux-mêmes ; réalité qui est aussi le fondement de l'univers entier. On la nomme " Dieu " car il est " tout en tous ".
Le théisme dit que Dieu est face à nous comme un Seigneur, comme un père ; il est un Autre. Le monde vit et Dieu le regarde comme un homme regarde et cultive son jardin, avec soin et bienveillance mais face à lui.
Le pan-en-théisme (Tout est en Dieu) est la troisième voie proposée par les théologies du Process. Elle participe à la fois un peu du théisme et du panthéisme, mais ajoute au panthéisme l'idée que Dieu garde une liberté, une volonté.
Dans le panthéisme, Dieu est immobile, il n'y a rien à attendre de nouveau, tout est déjà là ; on recherche seulement la fusion avec Dieu, avec l'Esprit du monde.
Les théologiens du Process disent que, bien au contraire, il y a tout à attendre car Dieu est toujours le Dieu créateur. Lorsque les Juifs étaient esclaves en Égypte, le panthéisme leur aurait fait trouver la fusion immobile avec l'âme du monde au lieu de les amener à se lever et marcher vers leur renouveau.
Mais dans le théisme, l'idée du Dieu face à nous, revient toujours l'idée d'approuver ce qu'il a fait et organisé car là est le bon : le peuple esclave en Égypte devrait se soumettre à la volonté supérieure qui l'a exilé. Si Dieu a voulu le monde, il importe de se soumettre au statu quo qui ne peut qu'être excellent.
Ou alors résoudre le problème dit de la " théodicée ", c'est-à-dire de la " justice de Dieu " : comment un Dieu bon et tout-puissant laisse-t-il le mal exister ?
Le panthéisme et le théisme sont tous deux des conservatismes. Le Process est progressiste. Car la fidélité du théiste est de conserver ce que Dieu a fait et dit dans le passé. La fidélité du panthéiste est dans sa fusion avec l'Esprit divin pleinement présent dans les éléments tels qu'ils sont.
La fidélité du théologien du Process est dans son ouverture et sa participation à la volonté de Dieu d'un monde toujours meilleur que le fidèle va s'efforcer d'imaginer et de mettre en œuvre en s'enracinant dans le dynamisme créateur qu'il reçoit de Dieu. Le théisme classique peut incliner à la résignation, la soumission, le conformisme. Le Process à l'optimisme, à aller de l'avant. Le théisme suggère la stabilité et la prudence ; le Process l'évolution et l'aventure.
Teilhard de Chardin a développé cette vision de développement, d'évolution (en partant de la paléontologie dont il était un spécialiste). Mais il voyait toutes choses converger vers un état idéal parfait, qu'il nommait le point Oméga, lorsque Dieu aurait réussi finalement à amener le monde à sa perfection.
Pour les théologiens du Process, Dieu ne connaît pas l'avenir, n'en est pas maître, et tout ne va pas forcément vers la réussite : le monde peut mal finir. Dieu s'occupe de tout l'univers, pas seulement notre monde.
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Vendredi Saint. Le monde a le pouvoir de s'opposer à la volonté de Dieu. Les hommes ont montré jusqu'où va leur capacité de refus en tuant Jésus-Christ, l'envoyé de Dieu, le Fils unique, celui qui incarnait sa volonté, concrétisait son appel.

Le chef d'orchestre. Le mal. Plutôt qu'à un souverain il faut comparer Dieu à un chef d'orchestre qui distribue à ses musiciens des partitions de vie et de joie, plus simples ou plus riches selon les moyens de chacun. Il y a un premier violon, Jésus-Christ, dont le rôle dans l'orchestre est primordial. Dieu encourage, dynamise les musiciens et suivant leur jeu peut modifier leur partition. Il souffre de la mauvaise qualité de certains musiciens, mais conserve la direction sans se laisser décourager. Il ne punit pas, il n'annule rien, mais il invente toujours une nouvelle solution positive.
Ainsi la résurrection de Jésus-Christ est la réplique de Dieu à l'horreur de la croix. Affirmer sa " toute-puissance " signifie que l'on peut compter sur lui pour être toujours capable de faire renaître la lumière à travers les ténèbres, le sourire après les larmes et faire jaillir la vie de la mort.
L'éthique. La pensée du Process rejette tout pessimisme à l'égard de l'homme, des sociétés ; tout juridisme aussi dans les relations avec Dieu et les autres hommes. Elle est fondamentalement optimiste, créatrice. Ouverte aussi aux autres religions. Ouverte à l'amour de la nature et du monde animal.

Le réseau TCPC
http://castelg.club.fr/ang.htm
Né aux USA il est désormais étendu au Canada, en Irlande, en Angleterre, en Nouvelle Zélande et en Australie.
Le " Progressive Christianity Network - Britain & Ireland " encourage les paroisses à accueillir les chrétiens ouverts et libéraux. Nous voulons être un point de ralliement pour tous ceux, de toutes les confessions, qui partagent la même vision d'un christianisme ouvert, tolérant, libéral et n'excluant personne pour raisons de doctrine ou d'éthique.
Nous pouvons apporter de l'aide à tous ceux, de toutes les confessions, qui souhaitent poursuivre leur réflexion spirituelle et théologique. Nous sommes prêts à leur fournir les documents et les éléments de travail nécessaires à leur compréhension du monde contemporain.
Nous lançons un appel aux paroisses pour qu'elles nous fassent part du soutien qu'elles apportent aux chrétiens ouverts et libéraux. Le réseau de soutien mutuel qui se constituera ainsi progressivement à travers toutes les Églises du pays, quelles que soit leur dénomination, développera grandement leur confiance en eux, renforcera leur assurance, et augmentera leur notoriété dans l'opinion publique et les médias.
Nous ne créons pas une nouvelle Église. Nous organisons un " réseau " de paroisses appartenant à toutes les dénominations, qui sont disposées à accueillir les croyants ouverts à des recherches nouvelles et à une foi libérale.
Si ce réseau s'agrandit au niveau national, si des dizaines, puis des centaines et enfin des milliers de paroisses annoncent leur ouverture, dans les grands débats religieux et éthiques, aux idées des chrétiens ouverts et libéraux, l'opinion publique prendra conscience de la force de nos arguments.
De plus les chrétiens ouverts sauront où trouver la paroisse proche de leur domicile où ils trouveront la largeur d'esprit qu'ils recherchent.
Ce serait un succès magnifique. C'est un défi qui nous est proposé.
Si donc vous dépendez d'une paroisse dont vous pensez qu'elle pourrait être intéressée d'appartenir à un réseau accueillant et soutenant les chrétiens ouverts et libéraux, faites connaître ce projet à son ou à ses dirigeants.
Toute la paroisse n'est pas obligée d'adhérer aux " Huit points ", mais elle peut s'engager à accueillir ceux qui le font.
Nous fournirons alors régulièrement des communiqués, nous enverrons notre bulletin et des informations concernant les publications et les événements en cours.
L'idéal serait évidemment que des paroisses s'inscrivent comme membres actif du " Progressive Christianity Network - Britain & Ireland " en remplissant le bulletin d'adhésion et en payant la cotisation.

Le réseau " Sea of Faith "
(http://www.sofn.org.uk/)
Le réseau " Sea of Faith " a pris naissance en Angleterre dans les années 1980 à la suite d'une série d'émissions télévisées du pasteur Don Cupitt, qui analysaient le déclin de la religion dans un monde postmoderne et complexe ne faisant plus guère place au respect des Écritures, de la hiérarchie ecclésiastique ni d'une manière générale au surnaturel. (cf. Don Cupitt's " The Sea of Faith " 1994)
" Sea of Faith " part du principe que, depuis 30 ans, un gigantesque changement s'est produit non seulement dans le contenu de notre foi mais aussi dans la manière même dont nous pensons. Nous sommes confrontés à de nouvelles cultures, de nouvelles conceptions religieuses, éthiques, politiques, artistiques, scientifiques.
Nous n'osons plus prétendre que notre religion est " la seule vraie " ou que la politique de notre pays " la seule juste " ; nous ne comprenons même plus comment nous avons pu avoir naguère l'arrogance de le penser.
Les membres de " Sea of Faith " n'entendent pas se constituer en secte ; ils sont fidèles à leur culte protestant, leur synagogue juive, leur assemblée Quaker, leur messe catholique. Mais ils admettent que les pratiques religieuses et les diverses " vérités " sont des élaborations humaines et non pas des révélations émanant d'un monde surnaturel.
La pensée " non-réaliste " estime que tout et pas seulement nos conceptions religieuses est élaboration humaine. Tout notre système de valeurs notamment.
Et puisque les divers systèmes religieux ont été progressivement constitués par des hommes pour répondre à des besoins spécifiques, on doit pouvoir les reprendre pour les adapter à la réalité d'aujourd'hui. Les mots que l'on utilise donnent forme aux idées que l'on cherche à exprimer, y compris aux notions religieuses que sont " Dieu " ou " le ciel ". Nous ne discutons pas de la présence réelle, de l'universalité du salut ou de savoir si le Christ est le Fils éternel de Dieu.
Les membres du réseau " Sea of faith " se nomment " non-réalistes " dans la mesure où ils ne croient pas à l'existence " réelle " des images poétiques véhiculées par leur langage religieux.
Le " non-réalisme " désigne une vue post-moderne des valeurs morales, religieuses, politiques ou sociales qui sont élaborées dans notre culture mais n'ont pas de " réalité " en elles-mêmes.
Dieu n'est pas mort. Mais le Dieu d'aujourd'hui et celui de demain n'est pas un être personnel ou une puissance concrète, réellement présente " quelque part ". Pour " Sea of faith ", Dieu est l'incarnation, la personnification de nos valeurs humaines et de tous nos idéaux.
Dieu et le diable, le ciel et l'enfer, le bien et le mal, la vérité et la beauté n'ont pas d'existence métaphysique " réelle " mais sont des constructions de l'esprit humain.
Les fidèles du réseau " Sea of faith " abandonnent délibérément la foi surnaturelle aux dieux, aux esprits, aux démons, aux puissances célestes ; ils estiment ne pas se détourner pour autant des valeurs religieuses traditionnelles. Ils prétendent bien au contraire que l'amour mutuel, la compassion, le respect de la personne, la justice sociale et la non-violence et toutes les valeurs fondamentales qui sont de notre responsabilité d'hommes, sont effectivement valorisées dans les relations humaines, le langage et la culture qu'ils entendent promouvoir.
Dieu incarnation dans notre pensée des idéaux et des aspirations les plus élevés, plutôt que le Dieu tout-puissant, le Dieu du " Tu ne feras pas...", le Dieu souverain auquel il convient d'être soumis.
Il nous est donc permis d'ordonner des homosexuels, d'abolir le sacerdoce, d'élaborer des rites " verts " et d'en abandonner d'autres. Nous pouvons féminiser l'image que nous nous faisons de Dieu ou la repenser comme étant l'idéalisation des valeurs humaines de compassion, de pitié, de paix et d'amour.
Nous voyons bien que les Églises implosent ; néanmoins notre spiritualité demeure source de créativité et d'inspiration, dans la joie comme dans le deuil, et nous donne une vision renouvelée et finalement religieuse du monde.
Il est vrai que les théologiens conservateurs récusent violemment une telle affirmation qui leur semble miner la réalité des certitudes religieuses.
Si l'on ne peut attendre la délivrance d'un Sauveur tout-puissant, il faut bien assumer ses responsabilités. Il faut bien donner nous-mêmes du sens et une raison d'être à un monde devenu absurde et sans but. Telle est la grandeur de la tâche dévolue à l'humanité. Tâche que " Sea of faith " propose à tous, avec ses groupes locaux, sa conférence annuelle, ses rencontres régionales, son magazine et ses nombreuses publications... Nous ne voyons pas encore où cela nous conduira, mais c'est avec ferveur et passion que nous suivons cette voie.
Quizz de "Sea of Faith" : http://castelg.club.fr/gc82.htm ; http://castelg.club.fr/gc83.htm
Voir aussi le site de Gilles Castelnau Protestants dans la ville : http://www.protestants.org/danslaville

 

Gilles Castelnau

(Conférence donnée dans le cadre des rencontres organisées par l'Union protestante libérale, Strasbourg, le 25 février 2005)

 


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