Colloque "Eglises Protestantes d'Alsace-Lorraine. Fondements. Actualité. Devenir."

(Colloque du 20 novembre 2010)

Le colloque organisé par l'Union Protestante Libérale qui s'est tenu au Ciarus à Strasbourg a permis d'aborder l'actualité du statut légal des Eglises d'Alsace et de Moselle ainsi que celui de l'enseignement religieux dans les trois départements de l'Est sous différents angles. Nous publions les textes des interventions au fur et à mesure qu'ils nous parviennent. Les Articles Organiques régissant les cultes protestants sont restés en vigueur en Alsace et en Moselle après 1918. Réalité anachronique dans la France laïque qui avait décidé la séparation des Eglises et de l‘Etat en 1905 ? Quelle laïcité est-elle possible, Les Eglises risquent-elles de migrer de la sphère publique vers l’espace privé ? Pour assurer quelle présence?

 

Le statut juridique des cultes en Alsace et en Moselle

Présentation succincte du statut légal des Eglises protestantes d'Alsace et de Moselle. Références théologiques. Par Ernest WINSTEIN, Président de l'UPL.

Alors qu'en France hors Alsace et Moselle, les religions vivent sous le régime de séparation d'avec l'Etat, établi par la loi du 9 décembre 1905 (modifiée et complétée par les lois de 1907 et 1908), le statut des religions en Alsace reste essentiellement défini par la législation mise en place à l'instigation de Napoléon au début du XIXè siècle. Les religions sont reconnues, leur organisation et leur fonctionnement définis par l'Etat, qui exerce un droit de tutelle et prévoie la rémunération des ministres du culte.
La convention du 26 messidor an IX, ou Concordat, passée entre le gouvernement français et le pape, mais aussi la loi du 18 germinal an X et le décret de 1809 relatifs aux fabriques d'églises règlent le fonctionnement du culte catholique.
Les cultes protestants sont régis par les Articles organiques de la loi du 18 germinal an X et le décret du 26 mars 1852. Cette législation a été modifiée, à l'époque allemande, par une loi (allemande) du 15 novembre 1909 relative aux traitements et pensions des ministres du culte, leurs veuves et orphelins, une ordonnance et un règlement ministériel de 1910.
Le culte israélite est régi par le " règlement " du 10 décembre 1806, rendu exécutoire par un décret impérial du 17 mars 1808 et l'ordonnance royale du 25 mai 1844.

Ni l'annexion de 1871, ni le retour à la France n'ont modifié les principes essentiels établis du début du XIXè siècle.
En 1918 le statut quo s'est imposé sans problèmes. La loi du 1er juin 1924 dispose que la législation locale sur les cultes continue de s'appliquer. Les textes abrogés en 1940 sont rétablis par l'ordonnance de 15 septembre en 1944.

Entre temps sont venus s'ajouter des décrets modifiant ou précisant certaines modalités :
En 1948 : sur le classement hiérarchique des grades et emplois.
Le décret de 1987 concerne la formation des conseils presbytéraux et des consistoires.
Le décret de 1992 concerne le fonctionnement des conseils, la procédure de nomination du pasteur e.a. .
Enfin le décret créant l'Union des Eglises Protestantes d'Alsace et de Moselle, institutionnalise essentiellement le fonctionnement des services des Eglises protestantes, et donne pouvoir au Conseil de l'UEPAL en matière de nomination des pasteurs.

E.W.

Conférence de Jacques Fortier, Journaliste aux DNA : Le statut légal des Eglises en Alsace et en Moselle. Etat des lieux. (Texte en attente).

Table-ronde sur l'actualité du statut légal. Avec Jacques FORTIER, Eric SANDER, Secrétaire général de l'Institut du Droit Local (Le statut scolaire d'Alsace et de Moselle), Jean-Marc MEYER, Responsable du Service de la Catéchèse de l'UEPAL (La catéchèse protestante), Jean-Maurice SALEN, médecin (La religion face aux principes laïques), Ernest WINSTEIN (Les Eglises protestantes, modèles de démocratie?).

 

 

L'enseignement religieux à l'école en Alsace et en Moselle. Introduction à la table ronde

Par Jean-Marc Meyer, responsable du service de la catéchèse de l'Uepal

 

A l'exception des 3 départements de l'est, il n'y a pas d'enseignement religieux à l'école en France. C'est une exception française. Et à l'inverse, la France, avec la séparation de l'État et de l'Église, le principe de laïcité et son statut scolaire où la religion n'est pas enseignée en classe fait exception en Europe. De part leur histoire mouvementée, ces 3 départements bénéficient d'un statut particulier sur le territoire français. L'enseignement religieux trouve sa place au sein de l'école de la république, de la première année de l'école primaire à la terminale. Cette heure est obligatoire, mais donne aux parents la possibilité d'en demander la dispense pour leurs enfants. La liberté de conscience est donc respectée. Les textes de référence ne sont pas les articles organiques, mais la loi Falloux de 1850. Des ordonnances de l'époque allemande (1873,1887) ont été reprises par la loi du 1er juin 1924.

Seuls les cultes reconnus - l'Eglise catholique sous Concordat, le consistoire israélite, l'Eglise Réformée d' Alsace et de Lorraine et l'Eglise de la confession d'Augsbourg bénéficiant des articles organiques - sont concernées par la possibilité de dispenser un cours de religion.
Les autorités académiques et les chefs d'établissement mettent en place la structure et nomment les enseignants sur proposition des autorités religieuses. Ce sont les Églises qui définissent le programme et mettent en place les contenus. A chaque modification importante, ils sont présentés aux autorités académiques. Ce sont aussi les Eglises qui garantissent la formation des personnels. Pour la partie théologique et théorique, elle est assurée par la faculté de théologie protestante de l'université de Strasbourg. Le volet pédagogique et pratique est pris en charge par le service de la catéchèse de l'Uepal.

Depuis plus de 30 ans, les Églises protestantes ont mis en place une double démarche :
" Une pour les paroisses : une catéchèse centrée sur l'éveil à la foi, où sont abordé des thèmes doctrinaux et et ecclésiaux. Le vécu - en particulier cultuel - et le partage de la foi sont au centre de cette catéchèse.
" Une autre pour l'enseignement religieux au sein de l'école de la République. Elle est de l'ordre de la culture religieuse respectant ainsi le principe de laïcité : respect du " croire " de chacun, de ce fait un apport non négligeable à ce qu'on nomme le " vivre-ensemble ". C'est clairement une approche protestante, sans prosélytisme. Nous distinguons 4 dominantes dans notre enseignement : culturelle, biblique, interconfessionnelle et interreligieuse, existentielle et éthique.

Enseignement de culture religieuse : une démarche spécifiquement protestante

" Promouvoir une culture religieuse signifie rejoindre l'enfant et l'adolescent dans son vécu personnel et social, afin d'ouvrir un lieu de parole et une possibilité de motivation des élèves. Il s'agit d'aller plus loin qu'une présentation uniquement rationnelle de la religion et de :
permettre la prise en compte des questions existentielles des élèves
mettre patiemment à jour les traces religieuses présentes dans les cultures
tenir compte de leur influence jusqu'à nos jours dans les choix que des personnes vivantes sont amenées à faire. "

L'enseignant n'est pas un historien, ni un dogmaticien. Il est témoin, mais sans prosélytisme et dans le respect de la diversité des croyances.

L'enseignement religieux, tel que nous le concevons est une chance pour :
1. les enfants et les jeunes
Il leur permet de prendre conscience des repères essentiels de leur environnement socioculturel et religieux. Les questions éthiques sont également abordées et traitées dans le respect des convictions de chacun.
2. les parents et les familles
L'enseignement de culture religieuse doit permettre aux jeunes de comprendre les origines, l'histoire et le présent de différentes religions ( la leur, celle des autres et en particulier celle de leur voisin). Il s'agit donc d'un enseignement ouvert au pluralisme religieux.
3. la société :
Cet enseignement permet de mieux connaître et de mieux comprendre les autres. Participe à l'apprentissage de la vie en société : respect, tolérance, " vivre ensemble ". Outre cet aspect qui participe à la socialisation des enfants, celui de l'apprentissage de l'autonomie et donc du discernement éclairé n'est pas moins essentiel dans notre société.
4. l'Église :
Il permet que les élèves aient des bases bibliques, historiques sur lesquelles les catéchètes et pasteurs peuvent s'appuyer dans les rencontres d'éveil à la foi (club biblique, catéchisme).

Deux formes particulières de l'enseignement religieux à l'école :

- le cours interconfessionnel en primaire : Eglise catholique (évêché de Strasbourg) et Uepal, là où cela à du sens, peuvent demander de pouvoir assurer les cours en commun. Les autorités académiques ont donné leur autorisation. Cela fait plus de trente ans qu'ils existent. Cette forme est bien plus exigeante pour les enseignants, car cela implique de se mettre d'accord sur les contenus et la manière de travailler, nécessitant par conséquent des rencontres d'échanges et de formation communes.
- L'Eveil Culturel et Religieux en lycées est beaucoup plus récent. Après quelques expérimentations conduites ici et là dans l'Académie de Strasbourg, la possibilité en a été offerte aux établissements du second degré. Les conseils d'administration et les proviseurs des lycées en font la demande. Ce sont alors des enseignants, protestants ou catholiques, qui assurent cette heure pour tous les élèves. Certains lycées, pour ne pas se mettre en porte-à-faux avec le principe de la liberté de conscience offrent la possibilité d'une dispense après deux mois. Dans d'autres établissements, ces cours s'inscrivent pleinement dans le projet d'établissement et sont dispensés à tous les élèves. Les deux axes principaux tournant alors autour de la connaissance des différentes religions (principalement monothéistes) et des questions éthiques et existentielles. En bref, des éléments qui favorisent le vivre-ensemble.

Absence à ce jour de l'enseignement de la religion musulmane à l'école. Les autorités catholique, protestante et israélite le regrettent. A ce jour, le débat tourne essentiellement autour de la question de la formation universitaire des enseigants.

Quelques enjeux

1. Pendant près de 30 ans, j'ai beaucoup travaillé avec des ados et pas uniquement dans un contexte ecclésial, mais aussi dans la mouvance de " l'éducation populaire " (Comité Régional des Associations de la Jeunesse et de l'Éducation Populaire, CPCV-organisme protestant de formation, Association pour la Promotion des Métiers du Sport et de l'Animation d'Alsace qui a créée un Centre de Formation d'Apprentis). Je note que beaucoup de jeunes, quel que soit leur origine, leur culture, le système de croyances auxquels ils se réfèrent ont des attentes fortes quant à la religion : apprendre à mieux connaître les références religieuses de l'autre (et parfois même les siens), la manière dont aujourd'hui chacun vit sa foi. De ce fait, le système mis en place suite au rapport de Régis Debray en 2000, à savoir l'enseignement du fait religieux ne les satisfait pas. " C'est trop historique " disent-ils de manière assez unanime, cela ne nous apprend rien sur la manière de vivre de l'autre. Il y a là, réellement manière à réflexion tant pour les responsables éducatifs que pour les responsables des Églises. Je note aussi au passage, mais sans le développer que dans de nombreux pays européen et en particulier au Québec, la question se pose de la même manière et l'on y réfléchit; ici et là des expérimentations sont conduites.

2. Ne pourrait-on pas envisager des cours de sciences religieuses pour tous. Il me semble qu'avec la volonté de touts - rectorats, Églises - cela devrait être possible et contribuerait réellement à lever le voile sur l'ignorance et l'obscurantisme ambiants, contribuerait à la compréhension des phénomènes religieux (fondements, rites, éthique) et donc participerait grandement au respect des différentes traditions religieuses pour un mieux-vivre ensemble.

J.-M. M.

 

"Protestants. Mais quels protestants?"

Table-ronde

autour du livre de Frédéric Hoffet,

"Politique romaine et démission des protestants" (Paris, 1962)

organisée par l'Union Protestante Libérale le 17 janvier 2005 au Club de la Presse avec Jean-Louis HOFFET, fils de l’auteur, Jehan-Claude HUTCHEN, Philippe KAH, Manfred STRICKER

 

La table-ronde " Protestants ? Mais quels protestants ? " a saisi l'occasion d'une présentation d'un livre de Frédéric Hoffet publié en 1962, " Politique romaine et démission de protestants ", pour poser la question de l'identité protestante et lancer une réflexion. Il serait prétentieux de vouloir y répondre de manière globale, voire définitive. Mais le débat est ouvert.

 

Y a-t-il une identité protestante ?

par Ernest Winstein

Introduction au débat

L'identité protestante n'est-elle pas en train de se diluer ? Mais quelle identité ? Y aurait-il un seul, ou plusieurs protestantismes ? Le protestantisme ne se définirait-il que par rapport au catholicisme - comme le christianisme ne se définirait que par rapport à l'athéisme ou d'autres religions concurrentes ? Tel est notre questionnement.
Pour illustrer l'interrogation - et la difficulté d'y répondre ! - constatons que, plus la Fédération Protestante de France s'élargit en incorporant de nouvelles Eglises ou mouvements, plus la diversité devient grande. Y a-t-il à ce protestantisme un dénominateur commun ? Ou n'a-t-il en commun que quelques grands principes tels que : la liberté absolue de croire ; La Bible comme seule référence faisant autorité ; l'opinion que la foi est donnée par Dieu à celui qui sait s'ouvrir à sa grâce ?

Glissements ?
Frédéric Hoffet donne une analyse des glissements protestants vers… d'autres rives. Elle date de son temps, mais reste largement d'actualité. Si le Concile Vatican II fut un grand bouleversement pour l'Eglise catholique, les questions qui font litige entre les confessions chrétiennes sont loin d'être toutes résolues. Il convient évidemment de se demander quelles sont les déviances actuelles du protestantisme, par rapport à ses choix premiers - un inventaire qui reste à faire ou à refaire.

Un débat qui accepte la diversité
Dans la ligne du travail de l'Union Protestante Libérale, nous respectons la diversité des opinions - qui s'est, par ailleurs, largement exprimée lors du colloque et que les notes et textes des intervenants confirment.
L'initiative de l'Union Protestante Libérale ne comporte aucune velléité anti-œcuménique. Nous restons convaincus qu'un débat ouvert et mené avec une entière honnêteté intellectuelle permet d'avancer, à condition qu'aucun partenaire ne se pose en leader qui détiendrait la vérité, et que l'on soit prêt à s'écouter. Un tel débat, mais aussi l'acceptation par les Eglises de se confronter aux problèmes du monde d'aujourd'hui, offre la possibilité, pour toutes les parties, d'évoluer dans leurs conceptions !

La recherche théologique sérieuse pour une spiritualité vécue
Nous tenons à souligner notre attachement à un travail ecclésial qui sache mettre en œuvre le sacerdoce universel (tous les croyants sont "prêtres ", par conséquent responsables devant Dieu), et l'absolue nécessité d'une recherche théologique sérieuse : le croyant n'a pas besoin d'intermédiaires pour s'adresser à Dieu et vivre sa foi, et s'il a besoin d'une communauté de référence qui le stimule dans son identité, il mettra aussi l'intelligence au service de sa foi, en s'appuyant notamment sur des indications précises que les théologiens ont la charge et le devoir de mettre à sa disposition de la manière la plus claire possible, - un tel enseignement doit être accessible, non fermé, mais discutable, non dogmatique, sans prendre le caractère d'une vérité définitive.

Foi en Dieu, foi en la vie
Nous ne pouvons pas ignorer que le travail des exégètes nous permet aujourd'hui de mieux approcher le Jésus historique et nous apprend à le considérer dans sa pleine humanité. Il est clair que ceci met en question des considérations longtemps admises comme des vérités définitives et enseignées comme telles : notamment l'idée d'une quasi divinité de Jésus. En revanche un Jésus plus humain nous est aussi plus proche… La foi ne se constitue pas alors en intégrant des dogmes qui seraient immuables. Elle sera davantage une manière de faire confiance à Dieu, et donc à la vie. Elle s'exprime dans notre vie, à travers notre manière de vivre. Probablement est-elle aussi la conscience de notre appartenance à un même univers, la conscience, donc, d'une destinée commune et, par conséquent, de l'étroite liaison de notre vie avec l'humanité qui nous entoure et nous engendre, comme avec le monde dans lequel nous vivons.

Ernest Winstein

 

Frédéric Hoffet présenté par son fils Jean-Louis Hoffet

 

Frédéric Hoffet est issu d'une famille alsacienne, en même temps que tributaire d'une dynastie pastorale. De confession réformée (ERAL), Hoffet a fait un séjour d'un an aux Etats-Unis. Intéressé par la psychanalyse " Jungienne ", il est aussi sensible à ce qui est de l'ordre de l'expérience "mystique". Touchant l'écriture, il est ravi par le surréalisme, rencontre Breton, Claudel, Gide, mais aussi Albert Schweitzer. Vient la guerre. Il fait des études de droits après la mort de ses parents. Revient à Strasbourg en 1945 où il exercera le métier d'avocat.
Après avoir écrit deux romans, Frédéric Hoffet publie, en 1948, un premier essai chez Flammarion : "L'impéralisme protestant".

Les thèses développées par Frédéric Hoffet :

Thèse 1 : la religion détermine la vie des peuples et des nations.
Hoffet distingue entre une religion consciente (formalisée, extérieure ...) et une religion inconsciente (morale-éthique, façon d'être...).
Thèse 2 : Le protestantisme est une religion fondamentalement axée sur
le peuple de manière démocratique... en opposition au catholicisme qui met en œuvre un élitiste...
Exemple : parallélisme entre le taux d'illettrisme et l'apport du
protestantisme.
Thèse 3 : Le peuple protestant est plus fiable, plus honnête, son niveau
moral plus élevé, plus civique...
Thèse 4 : Les pays protestants sont plus riches, plus élevés économiquement parlant, connaissent une stabilité politique plus sérieuse et plus durable, sont axées sur le social.
" Si j'avais à choisir entre la possession et la recherche de la vérité, je choisirai la recherche."

F. Hoffet comprend le calvinisme comme une mystique de l'action.
Il publie en 1951 "Psychanalyse de l'Alsace" aux éditions Flammarion. Et, en 1962, "Politique romaine et démission du protestantisme" qui lui permet de constater que le protestantisme est en déclin.

(Notes prises par Nathalie Mandart et Ernest Winstein)

 

Aperçus spécifiques
du livre de Frédéric Hoffet

et réflexions sur l’actualité de ses propos

Par Philippe KAH

 

Tout l’ouvrage de Frédéric Hoffet s’attache à mettre en garde les protestants contre leur mollesse, leur sommeil et l’inconscience qui les gagne à l’égard d’un catholicisme qui est « singulièrement plus dangereux que celui d’hier ». (p. 11)

Si la Réforme a eu lieu c’est que des incompatibilités irréductibles ont détaché ce courant de l’Eglise de Rome et il ne serait pas acceptable qu’aujourd’hui « elle vise à miner le protestantisme par le dedans, à changer sa substance et à le ramener à elle, progressivement, sans qu’il s’en aperçoive ». (p. 12)
Il dénonce à de nombreuses reprises les « dehors trompeurs » de la conduite de l’Eglise et par quatre fois dans son ouvrage, il relève et rejette « l’absolutisme de l’organisation romaine ». (p. 12)
Il déplore (p. 21) que même les laïcs « sacrifient, comme les protestants, au mythe d’un catholicisme qui ne serait plus catholique, d’une Eglise qui ne serait plus la sainte Eglise apostolique et romaine, d’une papauté qui ne serait plus l’institution absolutiste qu’elle n’a cessé d’être au cours de l’histoire, et comme les protestants, ils démissionnent ». Dans le commentaire de ce constat, Hoffet se fait ironique, disant que « c’est leur inconscience et leur aveuglement, leur volonté de ne pas savoir et leur refus de voir qui permettent au nouveau cléricalisme de se déployer aussi impudemment ». (p. 21)
Jusqu’à la fin de l’ouvrage il observe la conduite de l’Eglise et les manifestations originales de son retour aux traditions du catholicisme médiéval qui, par exemple, « veille à ne laisser aux laïcs que des bibles dûment annotées et munies de l’imprimatur ». (p. 167)
En vérité, dit-il, « si nous y regardons de près, le catholicisme, dont les doctrines sont immuables, se rapproche chaque jour davantage par sa pensée, les formes de son activité et l’absolutisme de ses dirigeants, de ce qu’il était avant la Réforme » (p. 167).

Au terme de son étude encore, il fait remarquer « comment l’Eglise romaine prend d’une part des attitudes libérales, se fait l’ami des grandes démocraties, allant, à l’occasion, jusqu’à défendre certains des principes de la Révolution française, alors qu’en fait, elle reste fidèle à des doctrines réactionnaires immuables et, en particulier, à l’absolutisme pontifical ». (p. 172)
Cette tonalité est évidemment totalement étrangère à l’essence de la Réforme et Hoffet demande, devant l’affaissement de la pensée des descendants de cette tradition « Que représente la conscience protestante, cette belle et noble conscience que tout le monde s’accordait à louer, quand on ne cesse d’affirmer que la morale est desséchante et qu’il convient de rechercher Dieu dans l’Eglise et les sacrements ? Où restent l’intériorité, l’intimité, la chaleur protestantes ? Où reste cette délicatesse, cette pudeur religieuse qui ne supporte point l’intervention du prêtre et que blessent les cérémonies ? Où reste la liberté royale du chrétien, quand on ne songe qu’à établir autorités et hiérarchies ? »
Il ne supporte pas non plus la tactique romaine dans le chantier qu’est l’oecuménisme et sa terminologie est précise sur ce sujet lorsqu’il désigne « le machiavélisme propre de tout temps à la politique romaine » (p. 62). D’ailleurs « toutes les concessions qui pourraient être faites dans ce domaine : liturgie, mariage des prêtres, organisation ecclésiastique, sont d’importance mineure auprès de la condition essentielle que finalement l’on posera toujours à ceux qui recherchent l’union : la soumission au magistère du pape et l’acceptation de son autorité infaillible ». (p. 63)

Retenant que « toutes les Eglises protestantes placent le lieu géométrique de la vie religieuse dans le cœur de l’individu » (p. 73) Maître Hoffet déclare que « sans l’adhésion de l’individu, toute manifestation religieuse est usurpée et vaine. Et là encore nous sommes à l’opposé du catholicisme, pour lequel l’Eglise est dépositaire du salut de l’âme et interprète de la vérité que l’homme ne peut atteindre et connaître que par elle. Au principe institutionnel, autoritaire et intolérant du catholicisme s’oppose de façon éclatante, le principe personnaliste, le principe de « l’intériorité » du protestantisme, d’où découle la liberté intérieure et extérieure de l’homme protestant » (p. 75)
Ce qui en définitive l’irrite et l’exaspère c’est que par ses dérives, pour le protestantisme « la vie religieuse s’exprimera par des manifestations collectives, concrètes, visible. De ce fait, l’homme protestant devient un être social, avec tous les défauts de celui qui se laisse déterminer par son entourage. Il perd sa personnalité, sa vigueur, sa force, son indépendance, sa liberté ». (p. 103)

Très représentatif de la plume de notre « polémiste par excellence », il ne faudrait pas oublier le paragraphe en pages 81-82 où Frédéric Hoffet livre la trame véritable de sa pensée :
« On a remarqué que dans l’énumération des éléments de la liturgie on emploie de nombreux termes latins. Ceux-ci étaient complètement absents dans le langage des premières Eglises protestantes et leur réapparition est un signe de romanisation qui ne trompe pas. Dans le même temps on reprend des expressions de langue vulgaire caractéristiques pour le catholicisme. En France, on commence à substituer le terme d’ « office », à celui de culte, tandis que le pasteur prend le nom d’officiant et que la prière devient l’oraison. Un détail caractéristique est, à ce propos, le nom de « prieur » que l’on donne depuis quelques années au président des étudiants de la Faculté de théologie de Montpellier. Chargé de présider le culte du matin du haut de la vieille chaire du désert qui orne la salle des fêtes et qui fut le témoin muet des plus atroces persécutions, ce personnage, dans lequel on devrait voir un héritier des huguenots de jadis, emprunte ainsi, sans que l’on s’en offusque, le nom des dignitaires des congrégations catholiques qui ont conduit ses ancêtres aux galères et à la mort. »

Ces turpitudes historiques, ces péripéties doctrinales, ces tumultes et ces désordres sociologiques au sein de la chrétienté sont plutôt étranges si l’on prend du recul et de l’altitude car, lorsque l’on porte un regard englobant, de synthèse, sur le cadre où évoluent les humains, leurs divergences et leurs frictions conceptuelles sont simplement dérisoires et naïves.
Il suffirait juste qu’ils prennent conscience de la similitude des gouttes de pluie que déverse un même nuage sur la tête des lettrés et des ignares des diverses confessions pour que leurs fanatismes dogmatiques leur apparaissent ridicules et sans objet.
Catholiques, protestants, orthodoxes, anglicans et autres innombrables sectes y gagneraient à se rendre à l’éthique du « disciple accompli » - Luc 6,40 – lequel a compris la leçon du Maître et tout naturellement, et en toute quiétude, se met à rire des autorités sacerdotales.

Philippe Kah

 

Frédéric Hoffet, homme excellent dans le dire et excellent dans le faire
par Manfred Stricker
" …porteur de parole et auteur d'actes ", Homère, Iliade I.443


Que, dans le cadre des activités de l'UPL, le pasteur Ernest Winstein ait décidé de sortir Frédéric Hoffet de derrière les fagots du protestantisme alsacien m'a rempli de joie. Les protestants alsaciens semblent devenir comme les Français en général, qui n'aiment pas leurs grands hommes, comme si en taisant les grands hommes, les petits pouvaient grandir. Il est vrai que pour voir le soleil, il faut avoir quelque chose du soleil comme Platon l'explique si bien dans sa célèbre allégorie de la caverne. Or toute civilisation qui veut élever l'homme entretient le souvenir de grands hommes et souvent les grandit même un peu plus que nature. Dans le protestantisme alsacien, il semble y avoir des tendances dans le sens contraire. On y entend même des spécialistes de Luther souligner surtout ses défauts.

Le hasard, si hasard il y a - un problème qui a beaucoup occupé Aristote qui est resté insurpassé jusqu'à nos jours pour ses réflexions sur la causalité - m'a fait rencontrer Me Frédéric Hoffet. Mon patron de l'époque avait confié quelques affaires à l'avocat Hoffet et m'avait chargé de les suivre. Ce qui m'avait frappé d'abord fut sa modestie. Mais très vite je sentis que j'avais en face de moi un vrai protestant comme à l'époque il n'y en avait plus beaucoup. Je dirais d'ailleurs qu'aujourd'hui il n'y en a plus du tout, ce qui fait que Frédéric Hoffet devient, aujourd'hui, plus exemplaire encore qu'il ne le fut à l'époque.

Et, entre temps mes critères d'évaluation aussi ont évolué ce qui fait que je le trouve encore plus exceptionnel. Heidegger s'est beaucoup intéressé au logos. En termes simples, il a expliqué qu'il s'agit de la capacité de dire quelque chose sur quelque chose, de mettre des mots sur quelque chose. Logos vient en effet du verbe legein, qui a la même origine indo-européenne que le verbe allemand legen. Frédéric Hoffet savait identifier un problème, le cadrer, le définir, et ensuite le formuler en parole. Il a appliqué cette technique, voire cet art, à plusieurs sujets, aussi au protestantisme. Et notamment au protestantisme quant à ses rapports avec le catholicisme. Problème aujourd'hui dépassé, car si autrefois le protestantisme a tenté de monter quelques marches plus haut que le catholicisme dans la formation de l'homme libre et responsable, il semble être aujourd'hui descendu quelques marches en dessous. Le catholicisme est encore en expansion au moins dans ses oeuvres, alors que des oeuvres protestantes font faillite. Ce qui n'est sans doute que la conséquence du fait que les protestants sont devenus une sorte d'allogoï, qui ne savent plus rien dire sur rien, surtout pas sur le protestantisme. Je me demande quelquefois si les dirigeants du protestantisme alsacien, et aussi français, seraient encore capables d'expliquer pourquoi ils sont protestants. Peut-être même pourquoi ils sont chrétiens.

Mais Frédéric Hoffet fut encore plus et mieux qu'un pratiquant efficace du logos. En parcourant le livre Païdeia de Jäger, sur l'éducation de l'homme grec - quelques 1 400 pages, publiées en 1933, toujours rééditées en allemand et en anglais, jamais traduites en français - j'ai appris que l'homme grec idéal, était, selon Homère, excellent dans le dire et tout autant dans le faire, avec une relation réciproque entre le dire et le faire. Une réciprocité et une efficacité qui doit exister aussi dans le logos, entre l'essence d'une chose et ce qu'on en dit.

Les époux Hoffet perdirent un magnifique garçon d'une encéphalite, huit jours après l'avoir fait vacciner contre le BCG. Frédéric Hoffet découvrit alors qu'il y avait en France un lobby de la vaccination. Il devint militant dans la ligue française pour la liberté des vaccinations. Pour en devenir le président.

Un autre exemple de cet idéal de l'homme grec définit par Homère fut Albert Schweitzer qui un jour décida qu'il mènerait une carrière universitaire jusqu'à trente ans et ensuite passerait à la praxis.

En conclusion je dirais que si cinq pour cent des protestants étaient des Frédéric Hoffet, notre société, voire notre civilisation se porterait beaucoup mieux. Et aussi le protestantisme, car les autres citoyens auraient une raison de penser que le protestantisme avait une raison d'être.

Manfred Stricker