Union Protestante Libérale

 

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Textes © Union Protestante Libérale, Strasbourg.

 

Chemins de foi - chemins de vie

méditations - comprendre un texte biblique

 

Un esprit " sain " pour le monde entier

Méditation à propos d'Actes 2 et de pentecôte

Ils attendaient le saint-esprit depuis longtemps. Maintenant, les fidèles de Jésus avaient la conviction profonde qu'il était arrivé. C'est ainsi qu'est décrit la pentecôte, la naissance de ce mouvement que l'on appellera plus tard le christianisme (voir le livre des Actes des Apôtres, chap. 2). Evidemment, l' " historien " Luc qui transcrit les " faits " en langue grecque et très longtemps après l'événement - quelques 55 ans plus tard - est tributaire de leur " relecture " par la transmission orale qui avait précédé le texte et il y ajoute sa vision personnelle.
Ce saint-esprit aura été mêlé à beaucoup de sauces à travers l'histoire. Il est difficile de le cerner, puisqu'il " souffle où il veut " - difficulté qui jette le soupçon sur ceux qui s'en réclament et disent en avoir toute la clarté.

La revendication de l'inspiration divine est aujourd'hui, comme jadis, source de malentendus, voire de conflits, dès lors que chacun réclame pour lui-même la vérité que cet esprit est censé révéler. L'intégrisme est bien l'affirmation de la détention de l'absolue vérité.
Evidemment Dieu, s'il est un Dieu universel, ne peut pas se révéler de façon contradictoire selon les époques, les cultures et les histoires particulières des peuples.
Ce sont plutôt ces humains très différenciés qui partent à la recherche de cette réalité qui les dépasse et qu'ils appellent Dieu.
Le " récit " de pentecôte montre précisément que la présence de Dieu, car c'est de cela qu'il s'agit lorsqu'il est question de l'esprit, de sa " force " et de sa clarté, est accessible à tous les auditeurs issus de peuples divers.

La quête de Dieu n'est évidemment par terminée, et nous ne pouvons qu'accepter l'interpellation des scientifiques et nous réjouir qu'ils nous donnent des pistes, nous évitent de poser des questions inutiles, tout en laissant ouvert le champ d'exploration. Ils n'interdisent pas, précisément cette idée d'une " présence " au-delà de notre entendement, et dont nous sommes par ailleurs, partie prenante, parcelle de cet ensemble qui nous vient de loin, et dont nous sommes partie intégrante.

A partir de là, et pour ceux qui acceptent cet universalisme de l'idée de Dieu, personne ne pourra plus revendiquer l'absoluité de la vérité. Nous ne pourrons pas dire " nous sommes les meilleurs ". Personne ne pourra le dire. Parce que tous les " peuples " sont concernés par le même devenir.
Nous ne sommes pas les meilleurs, parce qu'il n'y a pas de meilleurs. Mais nous sommes tous aussi capables, les uns et les autres, pour construire le vivre ensemble, en dépit de tous les vents contraires, de toutes les traîtrises, les démarches mafieuses ou perverses, les " accidents " de l'histoire aussi.

L'esprit de Dieu pourra être qualifié de " saint " si ses effets pour la réalisation desquels nous sommes largement responsables, ici et ailleurs, seront " sains ". C'est-à-dire favorables à la santé de l'humanité, en particulier, et celle du monde dans sa globalité !

Ernest Winstein

Témoins, comme les bergers et les anges

Et soudain il se joignit à l'ange une multitude de l'armée céleste, louant Dieu et disant:
Gloire à Dieu dans les lieux très hauts,
Et paix sur la terre parmi les hommes qu'il agrée!
(Luc 2, 13-14)

Dessin : Nathalie Leroy-Mandart

Les anges seraient-ils, ce soir, après la vie turbulente qu’a connue la ville ces dernières semaines, plutôt dans nos… campagnes ?? Oui, à en croire les paroles du chant de Noël, les « anges dans nos campagnes » ! A en croire aussi le texte de l’évangile de Luc…

Mais quels anges ? Et qui sont-ils ? Convient-il de se les représenter avec des ailes, ou sans ? L’illustratrice de ce verset de Luc, Nathalie Leroy-Mandart, ne les a pas mises, les ailes, sur son dessin. Expressément ! En effet, les anges ailés n’apparaissent que progressivement dans l’histoire.

J’avoue avoir eu beaucoup de mal, il y a certes, bien longtemps de cela, avec l’idée d’anges, créatures s’il en était, troublantes, insaisissables, fuyantes, peut-être. Jusqu’au jour où je compris le sens du mot qui est celui de messager, « angelon » en grec, qui donnera aussi « Engel » en allemand. D’où, aussi, l’appellation d’ « évangile » pour les écrits dont nous disposons sur Jésus : « euangelion » signifie « joyeux message ».

Mais alors, du coup, toute la poésie autour des anges ne tombe-t-elle pas à plat ?

A en croire encore Luc, si nous prenions au pied de la lettre son texte, la rencontre des bergers et de la multitude angélique céleste est plutôt détonante, tonitruante : ces bergers rugueux et peu soucieux d’une vie pieuse, et ces messagers de l’intimité de Dieu louant Dieu, n’ont apparemment rien en commun.

Et pourtant, voilà précisément que c’est l’enfant dans la crèche qui les rapproche. Jésus en devient le dénominateur commun.

Le message de la naissance, pour nous aussi, ce soir, tient certainement dans cette constatation-là : Jésus réunit – nous avons dit dénominateur commun – des gens de sensibilité variée, ou même que la vie oppose, sont de cette même terre dont nous sommes issus. Cette terre qui nous accueille, qui est donc aussi notre richesse, - et nous n’oublions pas qu’il y derrière cette vaste réalité que notre conscience permet de saisir, de palper, une réalité plus grande. A cette « grandeur » la multitude des anges rend hommage.

Quand aux bergers, ils sont peut-être plus proches de nous, plus humains, attirés spontanément par cette lumière qu’exprime la naissance d’un enfant et viennent lui apporter la chaleur de leur présence. Et ils en sont témoins !

Témoins de la présence de Dieu, qu’ils ont ressentie, peut-être un peu à leur corps défendant, mais capables de voir, parce qu’ils ont été ouverts à cette lumière. Les couleurs de l’arc-en- ciel que déploie sur l’illustration la multitude des anges veulent rappeler l’alliance, la présence, la reconnaissance par l’homme de la main tendue de Dieu.

Et les bergers en devenir les premiers témoins.

C’est bien la vie qui prend tout à coup un sens, une orientation, - un sens neuf, une orientation nouvelle, du fait de cette lumière jetée sur un chemin qui ouvre une perspective.

Le décor de Noël qui prend de l’ampleur au fil des ans et des siècles, n’enlève rien à l’humanité de Jésus qui n’a rien à envier à la nôtre, celle d’un chacun. Nous exprimons dans nos chants, nos textes, nos prières, que Dieu est proche de lui, et qu'il l'est pour nous, comme il l’a été pour lui.

Notre reconnaissance va vers lui, pour toutes ces petites et grandes choses qui nous font vivre, ces petits liens ou mot ou regards de sympathie, d’amitié, de soutien, expression de la force de vie, que nous laissons aller à d’autres, ou que nous recevons d’eux. La vie prend tout son sens à travers ce tissage interhumain. Elle puise à cette source « paix » que proclament les anges, - pardon ! les messagers.

Quant à nous, que nous nous sentions plus dans l’intimité de Dieu, comme les anges de la multitude, ou plus proches des bergers, peu pratiquants dirions-nous aujourd’hui, mais néanmoins intéressés et ouverts à la lumière et à la présence divine, nous devenons le plus naturellement du monde, à notre tour, « anges », oui, messagers de cette présence dans le monde. Et si la route est dure, si nos témoignages ne s’accordent pas forcément de manière idéale, le dénominateur commun en est cet enfant dans la crèche, auquel nous venons rendre hommage ce soir, lumière de Dieu dont nous chantons la gloire.

Ernest Winstein
Saint-Guillaume le 24 décembre 2006

Se souvenir des défunts

L'appel de ceux qui partent

Esaïe 65, 22 : Et mes élus jouiront de l'oeuvre de leurs mains
Esther Hillesum : Vous m'attendrez, n'est-ce pas ?


C'était pendant la dernière guerre mondiale. Un train emmenait la jeune néerlandaise, Esther Hillesum, née de parents juifs, vers une destination inconnue. Sur une carte postale jetée du train, elle avait écrit : " Vous m'attendrez, n'est-ce pas ? "
Esther Hillesum n'est pas revenue. Elle est morte au camp d'extermination d'Auschwitz le 30 novembre 1943. Elle était âgée de 29 ans.

Lorsque nous rappelons la mémoire des défunts, de ceux dont nous avons pris congé parce que la mort les a " pris ", nous sommes renvoyés en même temps à cette vie qui continue. Le temps de l'avent qui s'ouvre nous invite à nous laisser orienter, non pas par ces grandes fresques lumineuses que nous aurons peut-être plaisir à admirer, mais par cette petite lueur que notre foi met au creux de nos vies. Si petite. Si précieuse. Si puissante.

" Vous m'attendrez, n'est-ce pas ? "
Cette question n'aura peut-être pas été expressément exprimée par les proches dont nous nous souvenons. Certains n'auront pas eu le temps de dire un seul mot à ceux qui restaient.
Mais n'est-ce pas le message qu'implicitement nous recevons de ceux qui s'en vont ainsi ?
Il est clair que certains partent en souhaitant la délivrance au plus vite. Mais je n'ai vu personne partir de gaieté de cœur. Même ceux qui, par leur suicide terroriste croient rendre service à Dieu, ont besoin que d'autres les persuadent de l'utilité de leur geste - ou de ce qu'ils considèrent comme une utilité.
Disons aussi que parfois nous retournons le message d'Esther Hillesum et disons à ceux qui partent : " Attends-nous, jusqu'à ce que nous te rejoignions… ! "

En nous " souvenant ", nous n'ajoutons rien à ce qui a été. Mais en le faisant sous le regard de Dieu, en nous ouvrant à Dieu, peut-être cela nous servira-t-il à nous - nous qui continuons à vivre. C'est en tout cas dans ce sens que voudrait nous orienter le texte d'Esaïe, pour lequel la citation d'Esther Hillesum apparaît comme une poignante synthèse quant au message.

N'était-ce pas d'une façon semblable, en lançant, implicitement ou explicitement le message, qu'étaient partis les juifs de Jérusalem emmenés par le roi de Babylone six siècles avant Jésus - en disant à ceux qui restaient : " Vous nous attendrez, n'est-ce pas ? "
Rares sont ceux qui, environ un demi-siècle plus tard, reviendront à Jérusalem. Et, dans le cortège du retour, nombreux sont ceux qui sont nés là-bas, au cours de la déportation.

En exil, le souvenir du passé, du contexte de vie quotidien au pays bien-aimé quitté de force était vif : le pays perdu apparaissait de plus en plus comme une terre paradisiaque. Vue de Babylone, Jérusalem apparaissait comme cette ville fière avec son temple et ses belles maisons, et faisait rêver les déportés. Et soulignait en contrepoint les difficultés liées à l'exil. Le questionnement était à fleur de peau : Dieu nous a-t-il abandonnés ? Pourquoi cette souffrance ? Pourquoi la dépendance, l'esclavage ?
Ce Dieu que l'on accusait devenait aussi, de manière cyclique, ce Dieu auquel l'on s'accrochait. Celui qui, estimait-on, ne pouvait pas ne pas se préoccuper de ceux qui étaient ainsi malmenés. Il ne pouvait pas les avoir complètement oubliés.
Cette foi continuait à les fédérer, à maintenir leur identité si l'on peut dire - comme il en sera plus tard pendant ces siècles d'instabilité et d'errance à travers l'Europe, où souvent ils étaient justes tolérés, souvent persécutés, se frayant comme ils pouvaient un chemin à travers les obstacles.

Certes, ces juifs déportés n'auront pas trouvé paradis à leurs espoirs en revenant à Jérusalem, une ville qui était encore en ruine, le temple détruit. Les belles espérances étaient vite muées en déceptions douloureuses.
Peut-être ce texte a-t-il été rédigé, non en Babylonie, pendant la déportation, mais après le retour, pour interpréter l'histoire comme le font souvent les prophètes, comme si l'histoire dont on parle était encore à venir… Un texte donc qui aurait eu pour but de rappeler à ceux qui sont revenus, combien leur souhait était fort de quitter une situation où ils construisaient des demeures pour les autres, les babyloniens, afin de construire les leurs : les encourager à faire face à la nouvelle situation, bien plus difficile qu'ils ne pensaient, et se mettre à construire, à reconstruire. A jongler avec la nouvelle réalité qui les contraignait à composer avec ceux qui étaient restés et qui leur étaient devenus étrangers !

Sans vouloir faire d'amalgame, beaucoup de ceux qui ont perdu un proche se retrouvent devant un questionnement semblable : Comment continuer ? Il faut faire face à la vie, avec ses difficultés. Il faut arriver à canaliser ses sentiments de révoltes, lorsque la mort nous paraît injuste. Il nous faut du temps…
Mais il faut aussi ce retour sur nous-mêmes - cette réflexion, ce retour à Dieu - cette méditation, et c'est dans ce sens que le " souvenir des défunts " voudrait aider.
Le texte d'Esaïe, s'il semble ouvrir une vision d'Eternité, apparaît pourtant avoir bien été écrit pour le quotidien. Pour l'aujourd'hui de la vie, justement ! " Réjouissez-vous " est un appel pour le temps présent.

Dieu nous paraîtrait-il absent ? Il est, ici, celui qui agit.
Certes, si nous avons, un moment, besoin d'une parole d'accueil et de consolation, le message du prophète veut aider ceux que les circonstances ont un moment abattus à se remettre à l'ouvrage.
Dieu nous paraîtrait-il lointain ? Il est plus près de nous que nous ne le pensons !
Et c'est encore Esther Hillesum qui nous livre une pensée forte soutenue par une extraordinaire foi : " Au-delà des gens, je ne souhaite plus que m'adresser à toi (à Dieu). Si j'aime les êtres avec tant d'ardeur, c'est qu'en chaque être [que j'aime], j'aime une parcelle de toi, mon Dieu. Je te cherche partout dans les hommes et je trouve souvent une part de toi. Et j'essaye de te mettre au jour dans le cœur des autres, mon Dieu ". Ce texte-là a été écrit avant sa déportation.
Esther aura certainement eu beaucoup de mal à trouver Dieu dans la personne de ses bourreaux et dans le quotidien du camp d'Auschwitz. Aura-t-elle tenu jusqu'au bout ? On ne le sait pas. On l'espère.
Son message reste, comme nous reste ce message du prophète.
Parce que le message reste, parce qu'il est entendu et que nous y répondons, l'appel de ceux qui partent ne sera pas vain.

Croire en la présence de Dieu nous aide à reprendre pied et à prendre ou reprendre le chemin de la vie. Cette foi est une victoire de chaque instant sur le doute.
Nous serons avec ceux qui ne sont plus, et que nous ne reverrons pas à la manière qui nous a été familière, des " messagers ", - souvenez-vous, Jésus a formulé cette merveilleuse promesse : à la résurrection, nous serons comme les anges - pas forcément angéliques, mais suffisamment proches de Dieu pour être ses anges, c'est-à-dire, ses messagers, ses annonceurs, ses proclamateurs. De quoi donc ? Que Dieu garde le dernier mot, que la tristesse n'est pas notre dernier lot, et qu'il est important aujourd'hui que la vie reprenne le dessus. Nous n'ajoutons rien à la vie de nos défunts. Mais nous avons à continuer nos chemins.
Répondre à la question d'Hillesum, et continuer à attendre ceux qui ne sont plus, ne consiste pas à nous lamenter à leur sujet, ni prendre prétexte pour nous apitoyer sur notre sort. Mais précisément écouter le message de vie, l'appel à la vie, l'invitation à vivre, à continuer, comme s'ils étaient là, ceux qui sont partis, et parce que d'une certaine manière, ils sont là !
Se souvenir de nos défunts est alors une manière d'écouter leur appel, et d'y répondre :
" Vous m'attendrez, n'est-ce pas ? "
- Bien sûr, nous t'attendons !

Ernest Winstein
Saint-Guillaume 26 novembre 2006

Le texte d'Esaïe 65, 17-22
17 Car je vais créer de nouveaux cieux Et une nouvelle terre; On ne se rappellera plus les choses passées, Elles ne reviendront plus à l'esprit.
18 Réjouissez-vous plutôt et soyez à toujours dans l'allégresse, A cause de ce que je vais créer; Car je vais créer Jérusalem pour l'allégresse, Et son peuple pour la joie.
19 Je ferai de Jérusalem mon allégresse, Et de mon peuple ma joie; On n'y entendra plus Le bruit des pleurs et le bruit des cris.
20 Il n'y aura plus ni enfants ni vieillards qui n'accomplissent leurs jours; Car celui qui mourra à cent ans sera jeune, Et le pécheur âgé de cent ans sera maudit.
21 Ils bâtiront des maisons et les habiteront; Ils planteront des vignes et en mangeront le fruit.
22 Ils ne bâtiront pas des maisons pour qu'un autre les habite, Ils ne planteront pas des vignes pour qu'un autre en mange le fruit; Car les jours de mon peuple seront comme les jours des arbres, Et mes élus jouiront de l'oeuvre de leurs mains.
(Traduction L. Segond 1910)

Voir aussi le journal d'Esther Hillesum, Une vie bouleversée.

Par notre corps, être… temple de Dieu !

Textes :
- I Corinthiens 6, 9-14 et 18-20 :
" Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du saint-esprit qui est en vous. " (6,19).
- Matthieu 5, 13-16 : " Vous êtes le sel de la terre… "

 

" LE CORPS A SES RAISONS ", est le titre d'un livre écrit par Thérèse Bertherat et Carol Bernstein, publié il y a une vingtaine d'années et toujours réédité. Le titre sous-entend : Le corps a ses raisons que la raison ne connaît pas.
Thérèse Bertherat lance ce que l'on appelle l'anti-gymnastique : en réalité une gymnastique différente de celle qui tend à faire le forcing avec son corps. Elle dénonce la pratique d'une gymnastique qui stresse le corps. Qui, non seulement malmène le corps, mais qui nous stresse, nous, en tant que personne, individu, être humain.
L'auteur montre à l'appui de cas précis, tels que lumbago, lombalgie sciatique aiguë, impuissance, ou autres... comment résoudre tout en douceur le problème, sans jamais forcer. Elle met le doigt sur le fait que, depuis notre enfance, notre corps subit des pressions de toutes sortes - "fais pas ci, fais pas ça..." - familiales, morales et sociales. Il en résulte que pour nous y "conformer", notre corps est "déformé", ou douloureux.

Du mal-être au bien-être
N'y a-t-il pas là un étrange parallèle avec le raisonnement de Paul. Ne faisons pas d'amalgame. Mais dans l'un et l'autre cas, le souci est de nous aider à nous débarrasser de ce que l'auteur pense être la cause de notre mal-être ou d'une partie de notre mal-être.
- Dans le cas de Paul, il s'agit de comportements jugés amoraux par l'apôtre, ou anti-divins, ou, comme nous l'avons évoqué récemment, de quasi-concurrence à Dieu, la volonté d'être comme lui, voire de se mettre à sa place. Comportements qui sont autant de manières d'éloigner notre corps de ce à quoi il est destiné : être compris et soigné comme cette belle création de Dieu, ou, pour reprendre la formule de Paul dans notre texte, le lieu de la présence de Dieu : Temple de l'esprit saint.
- D'une manière très semblable, Thérèse Bertherat rend au corps sa dignité, en tentant d'empêcher que nous le malmenions, en somme que nous nous malmenions !
Au fond, l'objectif recherché est de nous permettre de mieux vivre, de connaître un certain bonheur du corps, j'ajouterai, du corps que nous sommes. De nous permettre d' " être " avec, et à travers notre corps. "Etre c'est ne jamais cesser de naître", écrit Thérèse Bertherat.
La méthode préconisée nous propose de libérer notre corps, de prendre conscience de notre corps et de découvrir des possibilités insoupçonnées. "Notre corps est nous-mêmes. Nous sommes ce que nous semblons être".

La leçon de morale
Pourquoi, alors, se compliquer la vie avec les discours hermétiques de l'apôtre Paul, peu accessibles à notre esprit d'humains du 20è siècle ? Certes, les dits de l'apôtre témoignent d'une belle culture. Nous sommes peut-être tentés de simplifier les choses en ne retenant que le catalogue moral. Mais alors, il faut aussi s'y tenir avec obstination ? En toute honnêteté de protestant d'inspiration luthérienne, je ne puis m'empêcher de poser la question : comment prétendre que nous vivons de la grâce de Dieu, alors que nous faisons tant d'efforts pour être dans la droiture de l'évangile moral paulinien ?!
Le questionnement est lancé et il nous faut essayer de comprendre un tant soit peu les propos de Paul. Le texte a de quoi vous prendre à rebrousse-poil. Paul, non seulement prend de haut des gens dont la conduite morale ne lui plaisait pas, mais il va jusqu'à retourner le couteau dans la plaie de ceux qui ont eu des comportements fâcheux qu'il dénonce. Comme si, lui, était au-dessus de tout cela. Prétentieux, donc, l'apôtre de la foi qui sauve ! Ne pourrait-on, en suivant la même logique, lui rappeler que son péché à lui, visiblement effacé à ses yeux par la grâce de Dieu, est tout de même bien plus grave, comparé à ces comportements qu'il dénonce, puisqu'il a persécuté des chrétiens. L'auteur du livre des Actes est gêné par l'implication de Paul dans le meurtre d'Etienne. Probablement le futur " apôtre " n'a-t-il pas été seulement témoin, mais aussi lanceur de pierres. Et s'il va chercher des disciples de Jésus à Damas pour les amener liés à Jérusalem (Actes 9,2), l'acte est grave. Il croyait certes, à l'époque, être au service de Dieu. Mais en réalité, par son comportement, il s'est déporté loin de Dieu, plus loin que les pécheurs qu'il dénonce.

Plutôt que de culpabiliser, Jésus fait confiance.
Paul chercherait-il à évacuer sa culpabilité, en culpabilisant les autres ? On pourrait le penser.
Toujours est-il qu'il se comporte à la manière du pharisien qu'il fût. Il accepte difficilement une certaine liberté que s'octroient les païens devenus chrétiens.
Pour permettre aux humains de vivre ensemble, il leur faut, évidemment, une organisation, des règles qui s'imposent à tous ; il faut donc aussi prévoir des sanctions pour ceux qui mettent en danger le vivre ensemble.
Mais a-t-on vraiment besoin d'une sorte de sacrifice expiatoire, comme l'entend Paul, pour avoir une attitude positive dans le monde dont nous sommes partie prenante ? Bien plus qu'un catalogue moral, les paroles de Jésus que rappelle l'évangile du jour nous aident à, ce que l'on pourrait appeler, dans la ligne d'un Schweitzer, mais dans l'esprit de la Réforme en général, un comportement éthique. Elles nous donnent une perspective en nous appelant à être sel de la terre et lumière du monde. Fallait-il que Jésus paie le prix fort pour que le pécheur vive ? Les paroles de Jésus rassemblées dans le " sermon sur la montagne " (Matth., chap. 5-7) montrent que Jésus fait confiance à ceux qui les entendent et qu'il les estime capables d'une attitude éthique ou morale, ou simplement responsable, sans qu'il ne paie préalablement de sa vie.

Etre sel de la terre et lumière du monde
Comment être " sel " et " lumière " si ce n'est à travers notre corps ? Nous ne pouvons l'être qu'en " positivant " notre corps. Dieu y est présent, dès avant notre naissance, de son souffle vital. Tout notre être est appelé à participer à rendre Dieu présent.
Etre sel et lumière consiste alors à prendre la route avec Jésus et, en son nom, lutter contre ce qui porte atteinte à la vie. Ceux qui sont sur le terrain pour aider d'autres à faire face aux difficultés de toutes sortes, morales ou physiques savent que cela peut coûter, en efforts, en volonté. Même et justement ceux qui sont engagés pour de grandes causes connaissant les limites de leur engagement et le sentiment d'impuissance face aux drames qui se déroulent parfois sous les yeux du monde entier - nous ne pouvons manquer d'évoquer et d'avoir une pensée forte pour eux, les Libanais qui fuient, qui sont blessés, qui sont tués.
C'est au quotidien que nous sommes appelés à être sel et lumière, en toute simplicité, là où nous vivons. Peut-être en mettant un léger plus à la " pâte " de notre vie, une attention plus soutenue pour ceux qui ont besoin de se sentir reconnus, acceptés, soutenus. Le sel, somme toute, c'est bien peu de chose et pourtant cela compte !
Les chrétiens peuvent ainsi être sel et lumière et l'être de façon discrète, mais efficace. En la portant en eux, cette lumière est le flambeau de leur la foi, le sentiment que Dieu est avec eux.
Et c'est bien le corps, dénominateur commun à tous, qui nous permet de communiquer, d'exister avec d'autres, de faire un bout de chemin avec eux. De ressentir aussi leur chaleur, leur présence.
Une manière d'être par notre corps, le temple de Dieu.

Ernest Winstein
Saint-Guillaume, Strasbourg, 6 août 2006 (8è dimanche dans le temps de l'église)


 

Tout est possible pour " la vigne du Seigneur "
(Méditation autour d'Esaïe 5, 1-7)
La foi est constitutive de l'être. Elle en est la force. Et s'exprime en " fruits délicieux" comme la " vigne du Seigneur ".


Coteau fertile et cépage délicieux…
Bacchus serait content. Et nous aussi, avec un peu de chance.
Mais nous avons bien compris qu'en matière de vigne, c'est de nous qu'il s'agit - de nous, les humains : parole gratifiante, positive, à la manière des propos du texte sur la création : ici, le cépage est délicieux, là-bas la création des humains est " très bonne ".

Quelle belle parabole que celle de la vigne, dirons-nous en entendant les premières paroles : " Mon ami avait une vigne sur un coteau fertile… il y planta un cépage délicieux.
Ou, comme traduisait Segond en son temps : " Mon bien-aimé avait une vigne " - véritable chant d'amour, sans doute utilisé à l'occasion des fêtes des récoltes pour exprimer la louange du peuple d'avoir l'honneur d'être bonne vigne du Seigneur, comme l'épouse de l'époux…

Nous sommes donc entraînés par des paroles engageantes jusqu'au moment où notre belle insouciance se trouve chassée par les propos âpres au sujet des fruits détestables… Et c'est alors le prophète qui parle, et non plus l' " épouse ", ou l' " ami " qui avait entamé d'abord le cantique de la vigne.

La " vigne " infidèle face au Dieu courroucé
On déchante… Puis, selon les dispositions du moment, on se dit que c'est tout de même peu gratifiant d'entendre des propos aussi durs. Si les paroles du prophète sont vraiment paroles de Dieu, voilà un Dieu très culpabilisateur.
Certes, l'image reste image, elle n'est que langage, langage d'un moment…

Où est la vérité ?
Ne devrions-nous pas nous réjouir des belles choses de la vie ? Faut-il à tout prix que l'ambiance devienne morose, lourde. S'il n'y avait que de quoi sombrer dans le désespoir, à quoi bon la vie ?
Le tableau du monde d'aujourd'hui n'est-il pas déjà suffisamment sombre, pour que nous n'ayions pas besoin de la Bible pour en rajouter ?

Analyser l'histoire d'une défaite.
Mais nous avons là, chez Esaïe comme chez d'autres prophètes, dans le texte écrit, une analyse de l'histoire contemporaine du prophète - j'ai eu l'occasion de l'évoquer tout récemment - et qui dit à peu près ceci : Si le peuple élu avait été digne de son élection, s'il avait mieux " écouté la volonté de Dieu, s'il n'avait pas laissé des pulsions primaires détruire la cohésion du peuple, si les responsables avaient su pratiquer une justice plus grande, Isräel et Juda ne seraient pas la risée des puissants voisins…
Voilà pourquoi l'Eglise rapproche ce texte du thème da la passion - en ce temps de carême.
Le thème de la passion évoque qu'il s'est passé là-bas, à Jérusalem, autour de l'an 30, quelque chose de semblable au destin du peuple décrit dans Esaïe, même si le contexte général est différent : Alors que le peuple est soumis au pouvoir romain, un nouvel espoir naît, - qui va pourtant être étouffé.

Echec, mais tout est encore possible
La croix est la conséquence de la non reconnaissance, et de la promesse de la présence de Dieu, et de la volonté de Dieu, exprimées dans et à travers la vie et l'œuvre de Jésus. La croix marque cette incapacité humaine à prendre en compte les dispositions favorables de Dieu à l'égard des humains : Il a mis à la disposition des hommes un potentiel permettant de réussir, de construire une vie et un monde ressemblant à une vigne portant des fruits délicieux. Et les humains refusent de voir qu'il leur donne les conditions de la réussite.
- Du temps d'Israël et de Juda, quelques siècles avant Jésus, les tribus issues du tronc d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, rassemblées par David, avaient les capacités intrinsèques de réussir à forger leur histoire, face à la pression des peuplades voisines, il eut suffi de garder le cap avec confiance et volonté de justice. C'est le contraire qui s'est produit. Parce que, disent les prophètes, le peuple, et notamment les dirigeants, souvent, faisaient fi de ce qui constituait leur identité, cette foi en un Dieu unique, invisible, mais présent.
- Du temps de Jésus : Face au pouvoir romain, le nouveau souffle apporté par les annonceurs d'un royaume nouveau - conforme à la volonté de Dieu, au point de l'appeler " royaume de Dieu " - aurait pu conduire à rassembler suffisamment le peuple pour lui ouvrir une nouvelle ère ; parmi ces annonceurs nous en connaissons deux, Jean-Baptiste et Jésus. Une nouvelle dynamique s'est développée, mais les forces contraires, avec l'aide de quelques tireurs de ficelles, ont eu raison de l'espoir qui venait de naître.
Pour combien de temps ? Pas pour très longtemps, puisque le flambeau ne va pas s'éteindre.
Le message d'Esaïe, comme celui de pâque, dit : TOUT EST ENCORE POSSIBLE !

Le message est clair : l'appel lancé invite à continuer, à ne pas s'asseoir sur les décombres, mais se remettre à l'ouvrage, construire, reconstruire.
Les raisins de choix que sont les fidèles à Dieu portent des fruits délicieux. Ou ils ne sont pas… !
La belle vigne que nous sommes, portera les fruits heureux si elle n'oublie pas à quelle source elle puise sa force.
La vigne ? Il s'agit tantôt d'Israël et de Juda, mais aujourd'hui de ceux qui n'oublient pas que la vigne n'est pas leur propre création, qu'elle n'est pas venue toute seule, et que derrière tout cela, il y a Dieu.

Si, aujourd'hui, le contexte est différent, la question ultime semble rester la même :

Comment subsister, comment continuer, comment recommencer ?
Aujourd'hui, apparemment, nous sommes, chronologiquement parlant, très éloignés de la situation décrite par le prophète Esaïe. Pourtant, et l'on pourrait tenter le rapprochement, si l'Iran lorgne sur l'Irak, si l'Irak cherchait à dominer, si la Syrie fait un peu ce qu'elle veut et si Israël se raidit, la question demeure : Comment subsister ?

La réponse aussi, demeure : En restant fidèle à Dieu dit Esaïe. Non en versant dans le fanatisme, ou la sionisme, comme on dirait aujourd'hui. Mais laissant à la foi tout l'espace, toute la place dont elle a besoin pour s'épanouir - une foi qui n'est pas un acquis, un droit, mais qui appelle au mouvement, à la transformation, à la vie tout simplement.

La fanatisme s'installant sur des droits et des requis, ne serait que faiblesse - celle-là même qui, plusieurs siècles après Esaie, sèmera la confusion en éliminant celui qui s'était mis à construire mieux. La foi, au contraire, celle d'un Esaïe, celle d'un Jésus appelant, encourageant à l'écoute de Dieu, conduit à la solidarité ou à ce que l'on appelle aujourd'hui le " courage civique ".

Notre " identité " se construit à travers une foi vécue
Car c'est cela qui nous donne une identité. A nous tous, et non plus seulement au seul beau peuple élu. L'évangile de J-Christ élargit le champ - élargit enfin, diront certains, à tous ceux qui sont ou restent fidèles à Dieu.
Si le doute sème des ravages au point de ne plus savoir qui on est, la foi, au contraire, est constitutive de l'être : elle en est la force.
Nous " sommes ", nous existons, par le biais de ce que nous croyons. D'une foi qui, certes, n'est pas une abstraction, mais n'a de réalité que transformée, réalisée dans son essence.
Nous sommes " vigne du Seigneur ".
La force de notre foi nous donne une identité que l'on ne peut dérober.
Mais cette identité ne se constitue qu'à travers l'existence, elle devient notre manière d'être : La foi s'exprime en, et par ce que nous sommes et construisons. Elle n'a pas de réalité en elle-même.
Elle s'est exprimée à travers le devenir de l'église, même si les aléas et des choix douteux l'ont freinée, obligée à recommencer, si les chrétiens se sont trompés, ont fauté, recommencé… Déjà, il en a été ainsi de l'église naissante : elle est éprouvée, mais suffisamment forte pour qu'elle ne se disperse… ni se disloque.

Echec et mort apprivoisés ouvrent à la vie et à l'engagement.
Les cantiques que nous chantons, s'ils comportent parfois des formules bizarres pour nos esprits exigeants, ou qui ne coulent pas de source par rapport à notre sensibilité d'aujourd'hui, expriment cependant à leur manière ce mouvement de la foi qui est mouvement de la vie.
La croix qui dispersa devint aussi le symbole qui, progressivement rassembla les disciples.
Comment peut elle nous rendre ce service aujourd'hui ?
Non pas en nous faisons croire que la mort du maître constitue le sacrifice consenti pas Jésus, ou pire, qui aurait été voulu par Dieu. Sacrifice qui serait ipso facto, par lui-même opérant. Comme mécaniquement.
Nous nous disculperions à bon compte et passerions à côté, à la fois du message d'Esaïe, et de Jésus : nous ne serions fidèles ni à l'un ni à l'autre.
Aussi dur cela soit-il : Esaie et l'évangile chacun à sa manière invitent à regarder les choses en face, y compris les choses difficiles, fussent-elles la mort.
La mort que l'on a envie de fuir, de ne pas voir.
Mais que, si nous l'apprivoisons, perdra son aiguillon.
Jésus nous y invite :
La cène joue ce rôle…
Non pas pour cacher l'horreur de la mort violente - celle-là ne l'oublions surtout pas…
Mais la mort qui est aussi menace sur nous, perdra son pouvoir pour qui " garde la foi " - celui-là sait qu'elle n'a pas le dernier mot.

Toute mort injuste nous conduit-elle à la vie ? A la résurrection ?
Pas automatiquement, certes ! Pas plus que la mort de Jésus.
Mais en intégrant cette mort dans la réalité de la vie, en acceptant de la voir en face, au lieu de fuir loin de l'événement de la croix, en nous tenant, comme dira le cantique arc 449, près de la croix, ou regardant la souffrance - celle de Jésus, mais encore celle de l'humanité… - nous revenons auprès de Dieu (ou sa force nous revient), Jésus devient celui qui " remplit toute distance ".
Nous sommes face à la mort, et en même temps proches de Dieu. Nous sommes aux sources même de la vie.
Ce ne sont pas les difficultés du monde, ni celles de notre vie qui nous empêcheront de construire notre identité, parce que nous avons conscience d'être les " aimés de Dieu ", Si nous sommes gratifiés de l'amour de Dieu c'est pour en vivre. En n'oubliant pas que nous sommes dans la même barque. Le colloque " quel avenir pour quelle terre, si je puis me permettre cette allusion, invitera à sa manière à voir en face les réalités pour construire une terre viable pour nous et ceux qui nous succéderont.

Ernest Winstein
12 mars 2006

Le texte d'Esaïe chap. 5, versets 1 à 7

"1 Je chanterai à mon bien-aimé Le cantique de mon bien-aimé sur sa vigne. Mon bien-aimé avait une vigne, Sur un coteau fertile.
2 Il en remua le sol, ôta les pierres, et y mit un plant délicieux; Il bâtit une tour au milieu d'elle, Et il y creusa aussi une cuve. Puis il espéra qu'elle produirait de bons raisins, Mais elle en a produit de mauvais.
3 Maintenant donc, habitants de Jérusalem et hommes de Juda, Soyez juges entre moi et ma vigne!
4 Qu'y avait-il encore à faire à ma vigne, Que je n'aie pas fait pour elle? Pourquoi, quand j'ai espéré qu'elle produirait de bons raisins, En a-t-elle produit de mauvais?
5 Je vous dirai maintenant Ce que je vais faire à ma vigne. J'en arracherai la haie, pour qu'elle soit broutée; J'en abattrai la clôture, pour qu'elle soit foulée aux pieds.
6 Je la réduirai en ruine; elle ne sera plus taillée, ni cultivée; Les ronces et les épines y croîtront; Et je donnerai mes ordres aux nuées, Afin qu'elles ne laissent plus tomber la pluie sur elle.
7 La vigne de l'Éternel des armées, c'est la maison d'Israël, Et les hommes de Juda, c'est le plant qu'il chérissait. Il avait espéré de la droiture, et voici du sang versé! De la justice, et voici des cris de détresse!"

Version Louis Second 1910

Esaïe 5, 1-7 : Etrange chant d'amour...

Etrange chant d'amour... qui termine en cris hargneux.
L'histoire d'un amour déçu. Tous les projets de ce bien-aimé se situaient dans l'avenir, dans l'espérance. La croissance de cette vigne devait promettre le nectar par excellence.
Et puis... Rien.
L'espoir ne fait rien croître. Tout semblait dépendre de la vigne, et... Rien. Elle ne donne rien... de bon.
Alors c'est l'abandon. Pire, son propriétaire la maudit.
Il réclame qu'elle ne soit plus protégée, qu'elle soit dévastée, envahie de turpitudes, qu'elle ne soit plus nourrie.
"Qu'y avait-il encore à faire à ma vigne, Que je n'aie pas fait pour elle?"
Ne nous est-il pas arrivé, à nous, de dire: Qu'ai-je fait de mal ou de travers pour ce que j'avais chéri, soigné, mis toute mon attention, ne marche pas selon " la logique des choses"?

Il est légitime de penser que si l'on a mis tous ses atouts pour réussir une entreprise, celle-ci a toutes les chances de réussir.... Pourtant, nous parlons dans ces cas-là de " 99% de réussite..." C'est donc que le doute persiste! Nous ne pouvons tout maîtriser !
Qu'est-ce donc que ce 1%? Du hasard? Des « impondérables"? Pourquoi dirions-nous alors : "Mais qu'ai-je fait de travers pour que cela ne colle pas?"
N’est-ce pas justement la relation entre planificateur de projet et le "plan" (plant: jeu de mot) qui s’exprime par ce 1% et que celui-ci laisse la place au refus par "l'élément" de faire parti du projet initial ?
S'il y a une relation entre le créateur et le créé, entre le Père et ses enfants au travers des projets qu'Il a pour eux, il y a donc une loi contre laquelle Dieu lui-même ne veut aller...
Le 1% de liberté qu'Il nous octroit de refuser d'entrer dans Son projet suffit à stopper la croissance de cette vigne dans le sens qu'Il préconisait.
Cela suffit-il pour provoquer l'abandon de sa patience?
Isaïe explique qu'une main était tendue mais qu'elle se lasse.
Isaïe est un prophète et sa parole a valeur d'avertissement.

Les bons fruits
Le choix de l'image de la vigne est judicieux: c'est une plantation noble et exigeante... La viticulture est tout un art... qui demande beaucoup de dextérité, de savoir-faire. La vigne est d’abord un arbre de vie... dont le jus se trouve d’ailleurs souvent associé à notre sang. Le prophète exprime par le moyen de l’image de la vigne une relation amoureuse. Celle-ci sous-entend - au travers des fruits? - procréation, création. Cette image laisse-t-elle entendre que le vigneron et la vigne doivent aller dans le même sens... qu’ils soient en communion de pensée, que leur "partenariat" soit très intense et exigeant.
Le premier de ces fruits n’est-il pas la reconnaissance et l’amour réciproque ?

Le battement d'aile du papillon.
"Le déplacement d'air équivalent à battement d'aile d'un papillon" a, au travers de calculs météorologiques, provoqué une tornade en Floride, virtuellement. L'univers dans lequel nous vivons peut nous paraître chaotique. Il tient à peu de chose pour qu'il ne disparaisse... Ce peu de chose est notre bonne volonté.
La bonne volonté... Est-ce là le fruit que ce roi-viticulteur attend?

Nathalie Leroy Mandart

 

L’actualité d'une pensée chrétienne libérale

 

La pensée théologique libérale suscite auprès de nombreux contemporains un intérêt croissant. Après avoir particulièrement marqué les débats du XIXè siècle et stimulé la recherche théologique systématique, elle a en partie été relayée par des mouvements néo-libéraux au XXè siècle. Au moment où les religions campent sur des positions traditionnelles, elle suscite un intérêt nouveau, en particulier lorsque nous exprimons la volonté de mettre la raison au service de la foi, en réponse à une réelle attente d'un débat débarrassé du poids de dogmes lorsque ceux-ci sont considérés comme autant de vérités immuables. La prise en compte, pour ce débat, des résultats des recherches théologiques contemporaines, nous paraît une évidence et une nécessité.
 
Qu’est-ce que le protestantisme libéral ?
Remarquons que le libéralisme religieux n’est pas le propre des protestants. Il traverse toutes les confessions dès lors que des hommes et des femmes affirment leur foi librement.
Il ne s’agit pas d’une doctrine religieuse ultra-critique ou d'une volonté d'induire quelque laisser-aller moral, mais d’une attitude de foi. Le libéral est d’abord un croyant. Il est convaincu que l’on peut croire en Dieu sans intermédiaire. Sa foi est une attitude de confiance, une manière de vivre.
Mais le croyant libéral ne s'interdit pas la réflexion. Il pense que celle-ci peut soutenir la foi. En ce sens, un réformateur comme Martin Luther est “ libéral ” !
 
Il faut remarquer que le protestantisme libéral n’est pas à confondre avec l'économie libérale, bien que les deux "libéralismes" puisent à la même source - la réaction issue du mouvement des “ Lumières ” du XVIIIè siècle contre l’embrigadement, tant économique que social et, bien sûr, religieux, de l’individu par l’ordre établi.[1]
 
La méthode

La pensée théologique libérale, dans la ligne des “ Lumières ”, questionne ce qui paraît acquis. Elle considère les dogmes, non comme des vérités définitives et immuables, mais comme des pièces d’enseignement - c’est le sens premier du terme. Leur valeur est relative et ils sont à adapter en fonction de l’évolution de la société.

Les idées

Dieu.
La pensée théologique libérale soutient la radicale unicité de Dieu : Il ne saurait y avoir une sorte de polythéisme larvé, exprimé, par exemple, par le dogme trinitaire (Dieu serait trois en un ou un en trois : Père, Fils et Saint-esprit).
La pensée libérale invite à la prudence devant tous les a priori qui seraient autant d’idées toutes faites. Elle encourage à comprendre Dieu comme le tout Autre qui impulse à l’univers un mouvement, un sens, et qui ne saurait être absent de la réalité du monde. Dieu est aussi le tout Proche, puisse que son souffle est dans le monde, en l'homme!
Jésus.
La pensée théologique libérale favorise aux contemporains l’accès à la personne de Jésus telle qu’elle est présentée par les témoignages du Nouveau testament. Dans la mesure où nous arrivons à cerner la motivation de l’homme Jésus nous trouvons dans l’exemple de sa vie un encouragement à prendre à bras-le-corps les réalités de nos vies et du monde.
La réflexion sur la nature de Jésus a conduit à des positions diverses. Mais, dans l’esprit du libéralisme, Jésus est l’homme de Nazareth, figure prophétique, endossant une mission qu’il estime divine : contribuer à rétablir l’indépendance d’Israël en tant que nation et mettre à contribution tout croyant sincère.
L'homme. Les hommes.
Il nous faut bien prendre acte aujourd’hui que Jésus est un homme de son temps. Que son enseignement, s’il était prononcé aujourd’hui, prendrait en compte les réalités de l’homme contemporain. Lorsque nous le confessons comme Christ (roi) nous le remettons dans le projet de son temps et de son peuple. Il faut bien prendre acte que le royaume auquel il se voua ne s’est pas réalisé. Mais l’idée même d’un royaume de Dieu nous aide à tendre vers l’organisation d’une vie sur terre qui se fasse avec confiance – confiance en Dieu et, par conséquent, en soi-même, en l’homme et en ses capacités de gérer raisonnablement la terre. Et nous oblige à ne laisser le champ libre, ni au hasard, ni aux velléités de domination totalitaire.
L’être humain est responsable vis-à-vis de Dieu – idée chère à Martin Luther comme à Albert Schweitzer, par exemple…
La pensée théologique libérale rejette et condamne toute velléité des pouvoirs humains, seraient-ils ecclésiastiques, de prendre possession de l’individu.
Elle encourage au respect des différences et milite pour l’épanouissement de l’être humain. En matière économique, cela signifie bien, sûr, le respect de la libre initiative, mais non aux dépens de la dignité humaine.
L'Eglise
Toute communauté de type église n’a de réalité qu’à travers ses membres. Une direction ecclésiastique ne peut, par voie de conséquence,  qu’être l’émanation de cette communauté, et être à son service.
Les Eglises ne sauraient prétendre détenir une vérité unique, ni chercher à l’imposer à leurs membres qui  ne sauraient être les sujets d’une hiérarchie se plaçant, elle, hors de tout contrôle.
Lorsque des directions d'Eglises sont tentées de se déclarer infaillibles et, par voie de conséquence, mettre au pas ceux qui ne s’aligneraient pas sur une sorte de pensée unique, elles portent offense à l'idée même de Dieu.
Humanisme

Les libéraux auront le souci d’une écoute des individus et de la prise en compte des besoins humains ; ils ont le souci de l’assistance aux démunis, de ceux qui sont victimes ou des contingences de la nature ou des exactions humaines ; leur action s’exprime dans le sens d’un progrès réel de l’humanité - qui ne peut qu’aller de pair avec la préservation du cadre de vie et de l’environnement. Ils partagent, bien sûr, les préoccupations de beaucoup d’autres mouvements, organismes, individus et cherchent à oeuvrer avec eux, dans la mesure du possible.

Ernest Winstein ( Juillet 2004)

[1] De la liberté d’entreprendre, le libéralisme économique a évolué vers une libre entreprise qui ne tient pas compte, bien souvent, des répercussions du laisser-faire économique sur l’individu, et ne s’intéresse guère aux laissés pour compte. Il tend à ignorer que les origines sociales déterminent largement la capacité et les dispositions de l’individu à prendre en charge sa destinée. Le libéralisme s’est fortement exprimé au moment de la Révolution française qui l’a radicalisé, systématisé. En effet, le seul suffrage universel est proprement de l’ordre d’une ligne libérale : chaque individu a sa place dans la société, son rôle à jouer, son mot à dire.

 

 

La fête de Noël a-t-elle une dimension… spirituelle... ?
" Nous sommes maintenant enfants de Dieu ", (1 Jean 3 v. 2)

Noël est là. Quel bonheur de pouvoir enfin, se poser… Se poser pour un moment de " spiritualité ".
Un récent sondage d'opinion (institut CSA) ne dit-il pas que 90% des Français jugent que " Noël est devenu une fête trop commerciale ", une opinion qui traverse de façon presque égale la population française, sans distinction de sexe, d'âge ou de catégorie socioprofessionnelle. 63% estiment " qu'il faudrait revenir à plus de spiritualité " dans la célébration de Noël. 18% des sondés disent qu'ils iront à la messe de Noël … Je ne suis pas allé à la messe de minuit, mais en allant me retremper dans l'une de mes anciennes paroisses (et cela m'a fait beaucoup de bien,) j'ai pu constater que les fidèles sont nombreux !

Posons-nous donc pour un moment de spiritualité !
De spiritualité, oui, parce que l'on laisse, plus que d'habitude, la place à l'esprit :
D'une part, au niveau de notre réflexion personnelle, nos pensées surgissent de façon plus impérative que d'ordinaire - pour preuve, et par exemple, ces appels téléphoniques de dernière minute que nous cherchons à donner en catastrophe, parce qu'il nous faut absolument faire un petit signe à des gens que nous aimons.
D'autre part, avec les nombreux fidèles de toutes les églises du monde, nous avons conscience d'être réunis sous le " regard de Dieu ". En effet, ce moment est d'ordre spirituel, parce que nous laissons, plus que d'ordinaire, la place à Dieu.
Dieu est, certes, devant nous, hors de nous. Mais Dieu est aussi, comme j'aime le dire, en nous. Il est celui qui nous fait être. Il est ce Dieu qui nous porte et nous aide à faire face à toutes les contrariétés, jusqu'aux souffrances morales ou physiques.
Voilà le Dieu que nous confessons.

Noël, un moment où nous en appelons à ce Dieu.
Peut-être lui disons-nous simplement : Prends-nous tels que nous sommes, si peu préparés, si bousculés, tourmentés,... Peut-être sommes-nous disposés à nous livrer à lui, corps et âme, et lui dire par nos paroles, ou simplement par notre attitude : fais de nous ce que tu entends faire de nous : "Ich steh an deiner Krippe hier,… ", " Devant ta crèche tu me vois " (Cantique du recueil " Arc-en-ciel ", n° 370).

Si les contemporains ne cherchent peut-être plus auprès de ce "bureau patenté de sens " (Théo Trautmann), qu'est l'Eglise, la vérité de leur existence, ils le cherchent néanmoins auprès de Dieu.
Noël avait remplacé les fêtes, dites païennes, de la lumière - la lumière qui avait baissé et que l'on appelait à revenir, puissance bienfaisante et génératrice de vie.
Aujourd'hui, Noël est devenu une nouvelle fête qui, il faut bien en convenir, n'a plus rien à voir avec la naissance de Jésus, même si l'on continue d'amuser la galerie avec le " petit papa Noël, quand tu descendras du ciel ".
POUR NOUS, ici réunis fidèlement pour fêter la naissance de Jésus, ce Jésus est avant tout l'homme de Nazareth. En fêtant Noël, nous fêtons certes, un petit enfant. Mais c'est parce que l'homme Jésus de Nazareth a touché nos cœurs.

Je rends hommage au protestantisme de m'avoir permis ce contact avec l'homme de Nazareth, un contact sans détour, laissant la possibilité de continuer à chercher la vérité - ce protestantisme qui n'a pas plaqué une vérité toute faite sur la personne de Jésus , une vérité dogmatique, figée, fermée.
J'aime ce protestantisme qui fait appel à la fois à la seule sensibilité de l'être humain et à son intelligence.
Je regrette que ce protestantisme perde de sa substance lorsqu'il se confine en dans des procédures et des réglementations qui sont parfois de type crypto disciplinaires jusque dans les paroisses, procédures qui ne font que masquer le manque d'articulation de l'église avec la réalité du monde et évitent de se poser les vraies questions qui font avancer l'église, l'humanité, ou simplement une paroisse.

Noël, un moment où Dieu en appelle à nous.
Lorsque donc, nous fêtons Noël, nous témoignons, d'abord, de cet homme : Il nous a reliés à Dieu ! Il faut aujourd'hui un certain courage pour se mettre en route pour aller fêter noël à l'église surtout le matin du 25 ! Mais, disons-le sans ambages, que c'est par le biais de l'homme Jésus (et, certes, tant d'autres " témoins "), que nous avons accès à Dieu. Si nos cantiques présentent souvent plus ou moins triomphalement Jésus comme le messie-roi, cette relation à Dieu tient son authenticité du fait qu'elle est une relation de VIE. En chantant le cantique " devant ta crèche… "/ " O Jesulein, mein Leben " nous confessons que nous percevons dans l'image du petit enfant la pulsion vitale de Dieu !

Notre vie donc, si elle ne se transforme pas de fond en comble, ou encore, si elle n'en devient pas plus facile à vivre, prend cependant une autre dimension : Nous la comprenons à l'image de la relation de vie entre le père (ou la mère) et l'enfant : Le texte de la 1ère épître de Jean exprime que nous sommes enfants de Dieu. Nous sommes donc tout à fait autre chose que des esclaves. Nous ne sommes pas une possession, mais c'est l' " être ", à l'image de l'être de Dieu, qui nous confère notre identité et définit notre substance.
" Enfant " de Dieu, en serons-nous plus " sages " pour autant ? Nous savons combien l'enfance connaît d'étapes de développement, de crises, de révoltes - au demeurant nécessaires pour qu'un jour l'enfant puisse marcher en adulte.
Adulte, fort heureusement, l'enfant n'est pas mort en nous. Car l'image de l'enfant exprime bien aussi la relation de confiance du croyant à Dieu. Cette confiance qui, avec l'intelligence que Dieu nous a donnée, nous permet de vivre, de construire, le devenir du monde.
Oui, que la chaleur de la relation parents - enfants puisse réchauffer nos cœurs, nous permettre de vivre aussi Noël comme un instant de bonheur.
Et nous permettre de repartir dans la vie avec la conviction que nous ne marcherons pas seuls sur la route, où désormais, nous sommes ses témoins, et que… nous y avons tant à faire ! Nous, les témoins de Noël, de Dieu, de l'homme Jésus et, certes aussi, de la reine Marie!
Ernest Winstein
(D'après une prédication prononcée le 25 décembre 2005 à Saint-Guillaume, Strasbourg).


 

Un Dieu qui fait vivre
Le non sacrifice d’Isaac de Genèse 22 et l’émergence d’une nouvelle image de Dieu

Notre vie est faite d’une succession de choix – qui sont autant d’occasions de nous « investir », ou d’investir – tout court. Tantôt, à la manière d’un joueur au jeu, nous risquons la « mise », tantôt nous investissons à la manière du promoteur immobilier : dans le « dur » et de façon étudiée ! Nous investissons dans des personnes. Nous investissons en Dieu. Notre mise, alors, s’appelle confiance ou don de soi-même. Abraham a misé sur Dieu. Il en est perturbé ! Faut-il le féliciter d’avoir obéi à Dieu ?

Dieu assoiffé de sang ?
De quel Dieu s’agit-il ? D’un Dieu qui serait assoiffé de sang humain ? Celui-là, à supposer qu’il existe, a dû être bien servi à travers l’histoire… et l’est aujourd’hui encore de la part de ceux qui se sentent chargé de la mission d’éliminer « les infidèles » – l’on sait que nous avons failli avoir l’holocauste sur les parvis de la cathédrale de Strasbourg.
Nous sommes bien dans un contexte de sacrifice humain.
Dans cet ordre d’idée, deux mille ans après Abraham, les Romains s’étaient fait plaisir à montrer combien les Gaulois étaient barbares, puisqu’ils sacrifient, prétendaient-ils, des humains – les historiens pensent que cette pratique, mentionnée par César dans La guerre des Gaules, si jamais elle existait encore du temps de Vercingétorix, concernait uniquement des ennemis.
Ici, dans ce texte du livre de la Genèse, et d’après les coutumes ancestrales, il s’agirait, non pas de sacrifier des ennemis, mais de donner ce qu’on a de plus cher : le premier-né.

Les spécialistes affirment que les Sémites de l’Ouest pratiquaient jadis un tel rite. Abraham, venant de l’Est où le rite avait déjà évolué, - le sacrifice humain ayant été remplacé par les sacrifices d’animaux - ne connaît plus cette pratique, mais arrivé à l’Ouest, c’est-à-dire au pays de Canaan, Abraham aurait été invité à se conformer à la pratique en usage.
Abraham a du mal à s’y plier. Il en est torturé. Mais en même temps, il est présenté comme obéissant à la divinité.

Incompréhensible
Si l’on s’interroge sur la logique interne au texte, rien ne colle véritablement :
Si vraiment Dieu demandait le premier-né, c’est Ismaël qui aurait dû subir le sort. D’ailleurs, la tradition musulmane veut que ce soit Ismaël que Dieu réclame à Abraham (le Coran fait allusion à cette scène, mais ne nomme pas l’enfant qu’Abraham doit immoler).
On ne comprend pas comment un Dieu qui répond à l’espérance d’Abraham d’avoir un enfant de Sarah pourrait redemander l’enfant après l’avoir donné. Ce genre de comportement serait proprement pervers. Et quel serait l’intérêt de croire en un Dieu pervers ? La demande d’un Dieu qui mettrait l’homme à l’épreuve pour savoir jusqu’où quel point il lui est obéissant et, le cas échant, savourerait sa victoire, serait de l’ordre d’une odieuse torture morale.
Fallait-il venger l’enfant de l’autre femme, Agar, dite la servante, mais qui est en réalité une des femmes d’Abraham (n’oublions pas que les hébreux sont polygames) ? Nous serions en face d’un Dieu vengeur qui ferait justice à Ismaël en éliminant un enfant innocent !
Rien de tout cela ne satisfait.

Pas d’holocauste
Il nous faut bien considérer ce que proposent les exégètes, spécialistes des textes : Dieu ne demande pas d’holocauste – ce sacrifice qui consistait à égorger et à brûler entièrement la victime (du grec holos, qui signifie « tout » et kaiô, brûler).
Le texte du chapitre 22 du livre de la Genèse montre une évolution de la manière de considérer Dieu : D’un Dieu qui demanderait une soumission totale et à n’importe quel prix, l’on passe à un Dieu moins totalitaire, plus libéral. Un Dieu plutôt écoeuré de sang ! Ce Dieu laisse plus de place à l’homme, à sa liberté, il appelle même l’homme à la liberté. Il préfigure déjà le Dieu de Jésus, celui qui met en route, non pour entraîner vers la mort, mais vers la vie. Le Dieu du Nouveau Testament, surtout celui de la tradition johannique, est compris comme un Dieu d’amour.

La morale de l’histoire : Dieu appelle à la vie.
Deux leçons peuvent être retenues de ce texte :
La réécriture de l’histoire du non sacrifice d’Isaac par le rédacteur de la Genèse érige Abraham en modèle de la foi : en dépit des pires difficultés de l’épreuve, que l’on appellera sans ambages inhumaine, Abraham, dit-on, ne perd pas confiance.
Il nous faut retenir, en tout cas, la « leçon » première et ancienne de ce texte, à savoir que Dieu n’est pas un Dieu qui faire mourir, mais qui fait vivre.

Peut-on parler d’holocauste à propos de Jésus ?
La mort de Jésus, près de deux mille ans après Abraham, n’est pas, estimons-nous, à rapprocher de ce texte-là. En effet, s’il n’y a plus de sacrifice humain, pourquoi Dieu demanderait-il l’holocauste de l’un de ses plus fidèles serviteurs (Jésus) ? Dire que Jésus serait « mort pour nos péchés », ou « pour le salut du monde » est de l’ordre de l’interprétation de l’événement historique. L’évangile le plus ancien, Marc, comprend Jésus comme l’homme qui nous invite à le suivre. Comment le « suivre », sinon en nous rendant utile et en appréciant la vie, - non en la dépréciant ! Les responsables de la mort de Jésus sont des humains prisonniers de leur schéma de pensée et soucieux de défendre leurs propres intérêts.
Nous n’avons pas non plus à réitérer la mort de Jésus – et nous ne suivons pas du tout la conception de la messe catholique qui renouvelle le sacrifice du Christ. Dans notre optique (faut-il l’appeler libérale, mais n’est-elle pas simplement protestante), il ne peut être question de sacrifice en parlant de Jésus. Nous n’excluons certes pas que Jésus ait pu chercher, en dernier recours, et en acceptant le sort fatal, à sauver ses proches collaborateurs.

Fidélité à Dieu
Lorsque nous demandons « jusqu'où peut aller l'homme qui cherche à rester fidèle à Dieu », la réponse ne sera pas, contrairement à la logique de la démarche d’Abraham, « jusqu’à faire mourir » (ici, son fils Isaac). A la rigueur, une telle fidélité pourrait conduire à mourir soi-même (tant de martyrs l’ont montré). Est fidèle à Dieu l’homme qui œuvre dans le sens d’une vie possible, plus digne, plus épanouie, plus juste. Nous comprenons ainsi Jésus qui, à travers les « béatitudes » ouvrant le ministère de Jésus selon l’évangéliste Matthieu, lance un appel au bonheur (cf. Matth., chap. 5) à la réalisation duquel nous sommes invités à prendre une part active.

Ernest Winstein

Note : Le « récit » rapportant l’illumination de Jésus et des disciples sur la montagne (appelé plus communément « transfiguration »), en Marc et textes parallèles, se rapproche davantage du texte de Genèse 22 que l’histoire de Golgotha. Dans les deux textes se trouve « décrite », symboles à l’appui, une vision de Dieu. Les disciples, dans le texte des évangiles, approchent Dieu qui « illumine » Jésus, l’entoure ou le fortifie de sa présence. Abraham et Isaac aussi avaient « vu » Dieu : le même verbe hébreu se traduit par « voire » et par « craindre » ! Dieu est compris comme force de vie pour celui qui l’approche. A la suite des disciples nous sommes invités à « redescendre » de la montagne, à retourner dans la vie au quotidien, avec la force reçue, pour y prendre nos responsabilités, et y goûter aussi autant que possible, la joie et le bonheur. E.W.

Dessin de Nathalie Mandart : "Cette composition de deux corps qui font une croix, une croix, un "barré", exprime comme un refus de la scène. Une sorte de « plus jamais ça ». Isaac allongé, tendu, les mains ligotées derrière le dos, attend dans la passivité. Abraham, dont l'ombre et le corps sont aussi tendus, implore activement Dieu, une main en appui sur le corps de son fils, une autre tendue vers le ciel demandant une réponse à son geste.
Le drame de la situation...tout en la refusant...suggéré par deux tensions, deux manières d'être pour former une sorte de grosse rature, de graphisme rigide, dur.
Ce n'est pas de cette manière que le passage de la bible décrit la scène...pourtant les deux attitudes de ces personnes révèlent pour moi, deux manières de s'en remettre à Dieu : l'une passive, l'autre active. Et je pense que chacun peut s'identifier dans ces deux positions, sans cesse, en alternance... L'une consistant à être entièrement soumis, sans " mot dire"... ; l'autre sans "maudire" mais angoissée, interrogatrice, demandant à ce que Dieu intervienne, répare, réponde," à ce qu'il pourvoit lui-même"... est terriblement humaine..."

Vos questions au texte :
« Je comprends que je ne comprends pas ce récit. Parce que je n'arrive pas à être d'accord...à être en accord avec ce Dieu qui " teste "... C'est le même qui offre à Abraham, l'espoir d'avoir un jour un fils... et c'est le même qui le demande en sacrifice !
Je ne comprends pas la résignation d'Abraham prêt à perdre ce qu'il a de plus cher...
Alors je comprends que j'accepte les cadeaux mais pas les aléas, même terribles, de la vie.
Alors je comprends que je n'arrive pas à voir ce que Abraham espère.... Lui, qui attendait patiemment d'avoir, un jour un fils, de même, ce jour là, il attend que " Dieu se pourvoira lui-même "...jusqu'au dernier moment.
Abraham, les yeux baissés. Jusqu'à ce que on lui dise de les lever.
Ce texte reste un des plus obscurs et difficiles à comprendre...à accepter...tel quel, malgré la "vénération » dont il est l'objet dans 3 religions monothéistes. Il est révoltant parce qu'incompréhensible, " humainement parlant". C'est pourtant le thème véritable de ce passage, oh combien célèbre : Jusqu'où peut aller l'homme fidèle à Dieu. »

« Dans le domaine de la psychologie, on parle de l'acte qui consiste à " tuer ses parents" pour s'en libérer, pour faire son chemin seul et indépendamment de l'attache familiale....Or, notre attention se porte ici sur le sacrifice du fils par le père, c'est donc le et le père et le fils qui sont soumis à Dieu, dociles, sans révoltes….
On parle aussi "d'acte manqué » à la suite d'un rêve, d'un cauchemar, ce qui peut amener à des troubles, des frustrations. Nous observons avec horreur la scène, la perplexité d'Isaac qui comprend sans doute rapidement qu'il va être l'objet de l'enjeu...l'enjeu étant la preuve de la totale confiance que Abraham a pour Dieu, la soumission du père envers Dieu, la soumission du fils envers son père.
... L'acte manqué est-il dans cette tentative de supprimer celui sur lequel tous les espoirs sont fondés ?....pour se libérer du joug du Pére ? » NM

Vos réactions à l’article :

« Si la vie est faite d’une succession de choix pour les uns, elle l’est moins pour d’autres. Avons-nous pleinement conscience de notre liberté de choix ? D’ailleurs cette liberté est limitée, voire inexistante lorsque nous sommes prisonniers de notre environnement ou que nous sommes habités par un sentiment de culpabilité? Or, sans liberté, comment se sentir responsable de son choix ?
Lorsque choisir signifie se séparer d’une chose, d’une personne, d’un élément qui nous tient à cœur....le choix devient difficile, et même impossible. Se séparer peut conduire à se sentir coupable ou compliquer les choses. La peur des conséquences des choix accentue la difficulté du choix.
Ne pas choisir [mais n’est-ce pas aussi un choix ?] revient à laisser autrui porter la responsabilité d’une situation.
Choisir, est-ce investir, est-ce prendre des risques - pour soi, pour sa communauté, son couple ?
Certains choix sont plus difficiles par la responsabilité qu’ils engagent, d’autres choix se font avec une certaine légèreté. On n’investit pas toujours à long terme, d’ailleurs, de plus en plus, tout se fait à court terme. Certains choix sont faciles et spontanés, d’autres demandent plus de réflexion et de profondeur.
La confiance en soi même, en l’autre, et pour certains en Dieu, est une sorte d’investissement d’ordre spirituel - d’un autre ordre que matériel et fonctionnel.
Sommes-nous portés par la confiance et l’espérance, lorsque nous faisons nos choix… ?
Les bons choix sont-ils ceux qui nous conviennent pour être heureux pour soi et avec les autres ? Et dans ces cas, ne sommes-nous pas contraints à des renoncements pour faire de tels choix ? ? » Evelyne R.

Questions à suivre : Jusqu’où peut-on aller en pensant faire la volonté de Dieu ?

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Une vérité à hauteur d'enfant : Dieu proche de l'homme
" … les enfants criaient dans le temple : Hosanna au Fils de David ! "

(Matthieu 21, v. 15)

 

On dit que la vérité sort de la bouche des enfants…
Cette " vérité ", dit l'évangile selon Matthieu au chapitre 21 (voir notamment les versets Matthieu 21 v.14 à 22), les enfants l'expriment par le chant, au point de déranger…
Quelle est-elle, cette " vérité ", sinon l'espérance de nombreux Juifs de trouver en Jésus le fils de David, c'est-à-dire le roi d'Israël?
En quoi cette confession au sujet de Jésus peut-elle nous concerner et devenir notre vérité - au point d'en faire, nous aussi, un sujet de louange…?

Croire et chanter à Dieu à la manière des petits enfants ?

Les enfants proclament ouvertement ce que beaucoup disaient jusque là dans les coulisses… : Ils l'invoquent, comme on invoquait Dieu : "Hosanna !" - " délivre-nous ! ", " Viens à notre secours " ! Ils confessent et proclament : Tu es le roi, tel David !
On comprend l'inquiétude des responsables religieux : dans leur majorité, ils ne devaient pas être favorables à un messie qui risquait de troubler une certaine paix romaine et menacer leur place de dirigeants. L'écho de l'entrée triomphale de Jésus à Jérusalem était certainement déjà parvenu à leurs oreilles ! Une prière et une confession de foi consacrent Jésus dans un rôle que les grands-prêtres ne peuvent tolérer, celui du roi venu de la part de Dieu.

Maintenant, la " vérité " est parvenue jusqu'au Temple : " Hosanna, fils de David ! ".
Les grands-prêtres auraient pu accepter, à la rigueur, que les enfants applaudissent le " maître " Jésus de Nazareth, mais quant à le proclamer " roi sauveur", impossible ! - ils n'iraient tout de même pas reconnaître leur propre incapacité à satisfaire le peuple " élu ", ni admettre une présence divine en Jésus qui concurrencerait leur propre autorité. Pour eux, Dieu est avant tout présent au Temple, au saint des saints, et en parler est leur affaire - ce n'est surtout pas l'affaire des enfants. Ils sont choqués et interpellent Jésus : " Tu entends ce qu'ils chantent ? " - et l'on imagine la suite de leur discours : " Mais enfin, réagis ! Dis quelque chose ; dis-leur que tu n'es pas le messie, le fils de David !". Ils espèrent encore pouvoir sauver la face. Mais la réponse de Jésus les prive de toute illusion : " C'est très bien ; si les enfants le disent, c'est que cela doit être vrai. Ou alors l'Ecriture ment, puisque le psaume 8 dit au verset 3 : "Par la bouche des tout-petits et des nourrissons, tu t'es préparé une louange (ou : " tu t'es fondé une gloire ")". Les archi-prêtres ne peuvent pas ignorer ce texte ! La louange s'adresse à Dieu : Jésus prétendrait-il être Dieu ? Un comble pour les grands-prêtres !

L'histoire ainsi rapportée est évidemment " aménagée " par Matthieu (ou l'école théologique " matthéenne "). En amenant cette citation du psaume 8, l'évangéliste exprime la foi de la communauté chrétienne et démontre aux concurrents religieux de l'époque que sont les chefs pharisiens (et non plus sadducéens, comme avant l'année 70), que Jésus est bien investi de l'autorité divine. Ainsi, ce que professent les chrétiens est " la " vérité, souligne-t-il, puisque les enfants sont capables de la comprendre.

Dieu présent pour des humains ouverts et disponibles
L'évangéliste Matthieu, en adressant ce texte à ses contemporains, leur propose d'entendre une double leçon :
1. Dieu n'est pas cantonné en un endroit précis, il est notamment présent en cet homme de Nazareth qui a su entendre Dieu et porter sa voix novatrice.
2. Pour entrer dans ce projet novateur, il convient d'être - oui, il suffit d'être ! - comme les enfants qui, eux, sont capables de comprendre, mieux que certains adultes - parce qu'ils sont ouverts, disponibles, confiants.
Dieu est donc présent pour, et auprès de ceux qui sont capables d'une telle ouverture. Et ceux-ci deviennent, tels les enfants, témoins de cette présence.

Les temps changent, Dieu reste
Mais n'est-il pas anachronique de répéter l'appel adressé à Jésus comme à un Dieu " sauveur " ? Le " Sauveur " serait-il pour tous les temps et tous lieux ?
Les temps ont changé. Le royaume idéal où règnerait un messie selon la pure volonté de Dieu n'est pas venu. Déjà, vers la fin des années 80, l'évangéliste Matthieu pouvait se demander si la confession de foi " Jésus est le Fils de David " était encore d'actualité. Il nous invite à comprendre qu'en Jésus se produit comme un déplacement de la présence privilégiée de Dieu du temple vers le messie.
Matthieu interprète l'histoire : Maintenant l'important va se passer à l'extérieur du temple : Golgotha est comme la destruction du temple, la résurrection, comme une façon de le reconstruire, mais cette fois-ci en Jésus. Il présente Jésus transformant la cour du temple en lieu de prière : A présent, le croyant peut rencontrer Dieu n'importe où, sans intermédiaire : l'essentiel est la foi. Cette foi, semblable à celle des enfants.
Matthieu rappelle que le salut - qui n'est pas venu sous la forme du royaume concret qu'attendaient les Juifs - est néanmoins une réalité qui prend forme dans la vie des hommes.

Le chant : comme la vie qui vient de Dieu
Lorsque nous entonnons la louange nous disons à notre tour notre foi en ce Jésus, comme étant l'homme par qui Dieu vient près de nous, au point de devenir notre "prochain" même. Notre louange est alors une manière d'accueillir Dieu, de l'accueillir en Jésus, de l'accueillir là où nous vivons.
Si la louange est aussi une manière de remercier Dieu, elle n'est pas un prix que l'on paye. Le chrétien sait que, pour Dieu, la vie est, a priori, bonne, que Dieu lui est favorable. Nous remercions Dieu et lui demandons de nous préparer à vivre et à œuvrer dans le sens de la volonté de Dieu. Que notre chant puisse exprimer notre conviction profonde que nous sommes enfants de Dieu. Et nous donner du cœur à l'ouvrage. Qu'il soit vivant comme la vie qui vient de Dieu.

Ernest Winstein, 2005

Pour mieux comprendre : Le texte dans le contexte.
L'évangéliste Matthieu écrit vers la fin des années 80 dans et pour une communauté chrétienne sans doute déjà assez importante, aux abords de la Palestine, peut-être en Syrie.
Le tableau des enfants chantant la louange est probablement historique : la confession de foi en Jésus comme fils de David peut provenir de la communauté chrétienne de Jérusalem dont une partie se retrouve dans l'église de Matthieu après la " Guerre Juive " et la destruction du temple par les Romains. L'événement historique est, certes, " relu " à travers la situation des années 80. Les nouveaux chefs religieux juifs, après 70, étant alors des pharisiens qui marqueront d'ailleurs le judaïsme jusqu'aujourd'hui, soulignent que Dieu est dans la Loi - la Thora. Ils critiquent vivement les chrétiens qui prennent des libertés avec cette Thora, enseignée selon des préceptes inspirés de l'enseignement de Jésus.

 

Pentecôte : Absence-présence

Jésus : " Je m'en vais…. L'Esprit de vérité vous conduira " (Jean 16, 5 et 13)


Les adieux aux disciples
Adieux qui commencent chez l'évangéliste Jean, dès le chapitre 13 v.31- lorsque Judas quitte la pièce - et se prolonge jusqu'en 16 v.33 - au chap. 17, Jésus prie à voix haute et ne s'adresse plus à ses disciples, mais intercède pour eux...
Ce sont des mots d'adieux sous forme de recommandations à se remémorer comme des "Je te l'avais dit..." sincères et bienveillants.
Dans les précédents chapitres, Jésus décrit les turpitudes auxquelles ils devront faire face. Les verbes détester, haïr, reviennent plusieurs fois dans son discours. Ces détestations et haines sont et seront leur lot pour avoir suivi leur maître. Il existe une explication du mot haïr en la nuance d'un sentiment ou une attitude qui n'est pas symétriquement opposé à l'amour. Mais comme étant une action de "mettre à part", de coté, délaisser et écarter de soi... Comme une sorte de reniement, un repli sur soi et ses limites… En tout cas un refus d'ouverture.
Adieux, alors, qui prennent la teinte des révélations ultimes : " Je ne vous ai pas dit ces choses dès le début, parce que j'étais avec vous..."

Déchirants, douloureux
Dans leur état, les adieux-départs sont toujours déchirants, douloureux.
Déchirants, parce que partir, c'est reprendre ce que l'on a installé chez les autres. Ne plus ranimer un lien par une présence, ne plus le renouveler par un échange.
Douloureux, parce que la nature humaine est ainsi faite, que les épreuves psychologiques et morales peuvent l'affecter au point qu'elle en perd parfois le sens pour lequel elle aurait tout donné, et se retrouverait à nu, dépossédée, qu'elle pourrait aussi perdre le sens de la survie animale et ainsi dépérir sans que rien ne la sorte de son abattement.
Rien sauf l'espoir... renaissant.

Espoir
Jésus promet " le consolateur", l'Esprit. Nous pourrions aussi l'appeler l'espoir.
On dit que " l'espoir renaît avec le temps".
On dit "porter un espoir", comme on pourrait dire porter un enfant.
On dit "avoir une lueur d'espoir".
Comme on pourrait dire que la vie même est écrasée, annihilée.
Comme une petite braise d'un feu dont il ne resterait apparemment que les cendres.
Comme une petite lumière qui continuerait d'être perçue...
L'éclat faible d'un étoile que l'on observe, des années-lumière après sa diffusion alors que l'étoile n'existe peut-être plus...
L'Esprit "soumet" au raisonnement, sur les questions du péché, de la justice et du jugement. Dans le sens où l'on entend ce mot dans notre langage de tous les jours, avoir l'esprit corrompu, partial, de contestation... Il semble que cet esprit là soit en nous "de nature", et qu'il y soit comme une caractéristique de notre façon d'être et d'appréhender la vie que l'on ne pourrait pas changer... alors que l'espoir peut être perçu comme un élément à la fois extérieur à nous, dans le sens ou il se partage facilement... et intérieur à nous, dans le sens où, en introspection, force nous est de reconnaître qu'au plus noir de nous-même, dans le creux de la plus grande désillusion, le fait de s'entendre, de se constater penser, vivre, annule le concept même de "désespoir total". En d'autres termes : ce que Jésus explique à ses disciples, en paroles de recommandation, est que les moments à venir seront difficiles mais pas désespérés... que suite aux bilans, aux résolutions, pour marquer une étape, vient une autre période, parce qu'il leur promet de leur envoyer l'espoir.
Un nouveau temps s'ouvre : "Si je ne m'en vais pas, le consolateur ne viendra pas vers vous ; mais, si je m'en vais, je vous l'enverrai."

" Le péché, la justice, le jugement " : trois étapes de vie ?
Le péché : Peut-on en parler comme de l'état originel ? Nous naissons " éloignés de Dieu" et l'état de béatitude est bien de vivre ce manque, de se rapprocher de Lui... Croire en Jésus-Christ, c'est être convaincu que cet homme a oeuvré en accord total avec Dieu, que ses paroles et ses actions étaient en parfaite corrélation avec cette perception si intime qu'il avait de son Père.
La justice : la manière dont nous jugeons de nos relations avec autrui comme avec nous-mêmes, la manière dont nous l'exprimons, et prenons acte, dont nous agissons, selon nos moyens - et ceux que l'on se donne. Nous le faisons "sous le regard de Dieu", même si nous ne le voyons pas, n'avons aucune "preuve" du " bien-fondé " de nos dires et actes... alors nous le faisons en continuation de ce qui a déjà été pensé, expérimenté, démontré, critiqué, réévalué... en continuation, héritiers de cette aventure et manière d'être du christianisme, qui lui-même s'est parfois teinté d'autres influences, parfois était la source d'influence. Tendus vers le futur... à vivre au présent !
Le jugement : La fin et le bilan de notre vie... mais de "nos vies" aussi ! Libre à nous de faire un bilan de manière régulière... par exemple, en fin de journée... pour éviter de se cacher à soi-même les quand "ça va pas" et essayer de comprendre pourquoi dans le but de repartir du " bon pied ", de se réjouir quand tout va bien et en prendre conscience. En fin de semaine, quand le changement de rythme permet le délassement, le repos et de prendre le temps pour les choses qui nous tiennent à coeur. Nous faisons ainsi les mises au point nécessaires pour savoir ce qui compte et ce qui est de moindre nécessité. "Le prince du monde" a plusieurs noms, plusieurs facettes... qui peuvent en temps de "jugement", en temps de recueils, en temps concentration sur ce qui nous est " ultimement primordial " s'avérer moins brillant et tentant...
Les "beaucoup de choses à dire, mais vous ne pouvez les porter"...sont du même ordre que " les choses qui sont cachées et ne peuvent être révélées "...
Mystérieuses... à la fois terriblement frustrantes et attirantes... Frustrantes, parce que sont étalées ainsi nos incapacités et limites. Attirantes, parce que énergie motrice également de cette quête qui nous conduit dans les méandres des extases des trouvailles, des contentements, des accomplissements de diverses mesures.

Alors, l'Esprit de vérité est, oui, le bienvenu à celui, celle qui veut se donner la peine de mesurer, peser, évaluer ce qui - Celui qui - peut donner un sens à ses dires, ses recherches, ses actes. Mesurer s'il est possible de le faire... ce que peut signifier en chacun de nous, à chaque instant la présence de Dieu.

Dualité absence-présence
Ainsi, face aux paradoxes de continuer à vivre et de se réjouir malgré la tristesse, de continuer à vivre selon le " juste " malgré l'oppression à venir, le "Je te l'avais dit..." qui "résumerait" - si on était tenté de le faire - ces paroles de Jésus à ses disciples, et à nous qui les lisons, pourrait confirmer en cette formulation, cette dualité de l'absence-présence.
Les disciples vont faire l'expérience de cette manière d'être. Ils vont être les témoins de l'éloignement physique du maître et de l'espoir qui les habite néanmoins. Le passage, dans leur vie, de Jésus de Nazareth se "conclue" dans les deux sens du mot : par son départ. Et par un commencement : la conclusion d'un nouveau pacte d'alliance avec vocation de rassembler la communauté des croyants. Le christianisme est né.
Nathalie Mandart
12 mai 2005

Le texte complet du passage de l'évangile selon Jean
Jean 16 versets 5 à 15
"5 Maintenant je m'en vais vers celui qui m'a envoyé, et aucun de vous ne me demande: Où vas-tu?
6 Mais, parce que je vous ai dit ces choses, la tristesse a rempli votre coeur.
7Cependant je vous dis la vérité: il vous est avantageux que je m'en aille, car si je ne m'en vais pas, le consolateur ne viendra pas vers vous; mais, si je m'en vais, je vous l'enverrai.
8 Et quand il sera venu, il convaincra le monde en ce qui concerne le péché, la justice, et le jugement:
9 en ce qui concerne le péché, parce qu'ils ne croient pas en moi;
10 la justice, parce que je vais au Père, et que vous ne me verrez plus;
11 le jugement, parce que le prince de ce monde est jugé.
12 J'ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez pas les porter maintenant.
13 Quand le consolateur sera venu, l'Esprit de vérité, il vous conduira dans toute la vérité; car il ne parlera pas de lui-même, mais il dira tout ce qu'il aura entendu, et il vous annoncera les choses à venir.
14 Il me glorifiera, parce qu'il prendra de ce qui est à moi, et vous l'annoncera.
15 Tout ce que le Père a est à moi; c'est pourquoi j'ai dit qu'il prend de ce qui est à moi, et qu'il vous l'annoncera."
(Traduction de Louis Second, 1910)

 


Etre chrétien demande aussi une réflexion et un effort.

Luc 16, 1-16

"... tout homme déploie sa force..."

Une dame sonne à ma porte : elle aurait besoin d'un petit subside et me rembourserait la semaine prochaine… Je lui dis que je ne vais pas faire de miracle, mais lui donne 2-3 € pour un sandwiche. " Alors je vous devrai 7 euros que je vous rembourserai.
Comment 7 € ?
Avec les 5 de l'autre fois.
Il me semblait bien l'avoir déjà vue, mais je n'avais plus pensé aux 5 €.
Tous les mendiants ne sont pas aussi scrupuleux, certains à qui l'on demande de revenir un peu plus tard vous dira : vous croyez que j'ai du temps à perdre.
Pourtant dans cette histoire, l'ingrat n'est-ce pas moi, puisque je ne savais plus la promesse qu'elle m'avait faite.
Il n'y aura probablement pas de remboursement
Mais je constate combien le petit geste, à la limite du ridicule, comptait.

Où est la vérité et qu'est-ce qui fait vivre ?

Je vous raconte cette histoire parce qu'on ne sait pas très bien où est la vérité au sujet de la justice et de la générosité, ou simplement de ce qui fait vivre - comme dans cette histoire qui sert de parabole dans ce passage de Luc 16

La justice ? Je sais bien qu'avec mes 3 euros je ne changerai pas fondamentalement la situation de défavorisée qui frappe la dame. La générosité ? Je ne me sens pas en mesure de distribuer 3 euros à tous les nécessiteux que je rencontre ; mais ces 3 euros d'aujourd'hui ne vont pas déséquilibrer mon budget. Je ne fais que donner une aumône.
Quant à ce qui fait vivre : Peut-être les 3 euros vont-ils effectivement servir à acheter un casse-croûte. Mais ce qui fait vivre n'est-ce pas davantage que quelqu'un ait ouvert la porte ; et qu'elle se soit souvenue qu'on lui avait déjà ouvert la porte m'interpelle, moi qui déclarait ne pas pouvoir faire de miracle, au point que celui qui a reçu, est peut-être plus le donneur que la bénéficiaire des 3 €…

Notre parabole nous entraîne aussi, à sa manière, sur un terrain où nous sommes comme déstabilisés :
On peut se demander dans quel milieu Jésus est allé puiser cette histoire d'intendant dont la situation est vraiment sans issue ! Cela ressemble fort à une sorte de grosse mafia…
L'homme a tout grillé. Il n'aura que ce qu'il mérite. Pourtant, comme un chat que l'on jetterait par la fenêtre, il retombe sur ses pieds.
A la limite, l'homme riche, dont il n'est pourtant d'abord rien dit de défavorable, semble ressembler à une sorte de gros parrain… Car au fond de lui-même, il a l'air de très bien comprendre la manœuvre de celui qui a pourtant dilapidé une partie de son patrimoine. Et qui continue à le faire.
Car, sur le plan de la pure logique, son attitude est absurde. Comment le maître peut-il louer l'intendant infidèle qui le prive en plus d'une partie des biens à percevoir ?

Faut-il considérer cette histoire comme de l'ironie pure, lorsqu'il est dit que le maître loue l'intendant infidèle qui a détourné ses sous ?
La remarque sur les enfants du siècle n'est-elle pas ironique, elle aussi ? - ceux qui sont loin de ce qui est appelé le bien véritable " (v. 11), se comporteraient de manière plus intelligente que les " enfants de lumière ".

Mieux que des enfants de lumière béats

Qui sont ces enfants de lumière ?
Dans le contexte de Luc vers les années 90 il s'agit des chrétiens.
Pour rentrer dans la logique du texte, il est donc bon de ne pas trop confondre les deux mondes :
- Celui qui fonctionne à la manière des enfants de ce monde - et alors Jésus a l'air de dire que ce monde n'est pas capable de fonctionner autrement qu'en enfreignant des règles de justice - ce faisant Jésus excuserait les agissements peu conformes à la volonté de Dieu… Une manière de mettre en avant, peut-être, que rien n'est complètement perdu pour personne…
- Le monde de ceux qui font confiance, avant tout, à la grâce de Dieu. Les enfants de lumière !
Il s'agit alors davantage d'une parabole revu par la tradition chrétienne et adaptée pour l'église des années 80 :
Vous avez raison, a l'air d'expliquer l'évangéliste Luc, à ses contemporains - qui semblent d'ailleurs se situer dans la sphère influencée par Paul - un milieu que Luc connaissait bien et pour lequel il écrit - il écrit justement l'enseignement de Jésus tel qu'il le comprend un demi-siècle après le Jésus historique :
Vous avez raison, de penser que la foi en Dieu est essentielle, que l'amour de Dieu, personne ne peut le mériter vraiment. Mais ne soyez pas des enfants de lumière béats.
Ne croyez pas qu'en restant là à regarder le ciel, tout le reste arrivera tout seul.
La lumière n'est-elle pas ce qui vous extrait des ténèbres, pour vous faire vivre - vivre autrement qu'en restant englués dans des situations sans issue.
Il convient donc aussi réfléchir, utiliser votre intelligence pour vivre.
N'attendez pas pour faire des choix.
Et enfin mettez la main à la pâte - même si la pâte laissera des traces de farine sur vos bras et de pain non cuit sur vos doigts.

Et là nous sommes dans le concret :

Notre vie, que nous remplissons de tant de choses parfois bien futiles, est précieuse si nous savons y trouver ces petits riens qui font vivre. Dans la difficulté, un mot qui relève.
Et peut-être entendre un message de la part de ceux dont nous pensons que nous n'avons rien à recevoir - la femme de tout à l'heure.
Le baptême, aussi, nous ramène à l'essentiel : à la vie qui nous est donnée, à ce lien - baptiser signifier relier à Dieu / ou prendre conscience du lien - ce fil de la vie que nous n'avons pas créé, auquel nous avons part.
Entrer dans le royaume de Dieu demande un effort. Et une certaine lucidité.
Aujourd'hui, ne pas voir en face les problèmes qui se sont révélés ces dernières deux semaines, et qui sont certainement le fait de l'immigration, serait une manière de se cacher la réalité et d'aggraver la situation.
Mais on ne peut pas non plus revenir en arrière et une des données est bien celle de l'emploi des jeunes qui sortent de milieux d'immigrés qui eux, étaient venus ou que l'on a cherchés, parce qu'il y avait du travail.

En conclusion : Déployez votre force

Il nous faut donc prendre cette histoire de Luc 16 au second degré…
L'intendant infidèle, s'il trouve quelque refuge auprès de ceux qu'il a favorisés en rajoutant au demeurant à sa cupidité et en chargeant sa barque, ne sera pas, en toute logique, et d'après ce qui suit, celui qui émergera dans les " tabernacles éternels ". Car, et la leçon est claire : Etre fidèle en peu de choses, est une garantie d'authenticité.
Etre fidèle à Dieu, en somme !!! Serait la leçon finale du texte, en somme : commencer par prendre conscience que nous tenons tout de lui, et faire l'effort de savoir vivre des dons qu'il donne !
En d'autres termes, nous sommes invités à prendre nous-mêmes toutes nos responsabilités d'hommes et de femmes croyants et engagés. En somme, à prendre en compte et répondre à l'appel du v. 16 : " Tout homme déploie sa force " pour entrer au Royaume de Dieu. Un Royaume qui est au présent de notre vie, au présent de notre monde !

Ernest Winstein
(13 novembre 2005, St-Guillaume, Strasbourg).

Le texte de Luc, chap. 16 v. 1 et suivants :

" 1 Jésus dit aussi à ses disciples: Un homme riche avait un économe, qui lui fut dénoncé comme dissipant ses biens.
2 Il l'appela, et lui dit: Qu'est-ce que j'entends dire de toi? Rends compte de ton administration, car tu ne pourras plus administrer mes biens.
3 L'économe dit en lui-même: Que ferai-je, puisque mon maître m'ôte l'administration de ses biens? Travailler à la terre? je ne le puis. Mendier? J'en ai honte.
4 Je sais ce que je ferai, pour qu'il y ait des gens qui me reçoivent dans leurs maisons quand je serai destitué de mon emploi.
5 Et, faisant venir chacun des débiteurs de son maître, il dit au premier: Combien dois-tu à mon maître?
6 Cent mesures d'huile, répondit-il. Et il lui dit: Prends ton billet, assieds-toi vite, et écris cinquante.
7 Il dit ensuite à un autre: Et toi, combien dois-tu? Cent mesures de blé, répondit-il. Et il lui dit: Prends ton billet, et écris quatre-vingts.
8 Le maître loua l'économe infidèle de ce qu'il avait agi prudemment. Car les enfants de ce siècle sont plus prudents à l'égard de leurs semblables que ne le sont les enfants de lumière."

 


La mission de la religion au 21ème siècle - un point de vue juif.
(Die Aufgabe der Religion im 21. Jahrhundert - eine jüdische Sicht)

Par le Rabbin Tovia Ben-Chorin, Zürich
Conférence donnée le 7 mars 2005 à Strasbourg au Foyer Lecocq dans la cadre de rencontres de l'Union protestante Libérale
(Traduction et résumé par Ernest Winstein)

Au-delà des idéologies du 20è siècle, l'enseignement (die Lehre) de la démocratie, qui est par ailleurs proche du judaïsme, reste d'actualité. L'enseignement de l'égalité (Gleichwertigkeit) entre êtres humains, pour le judaïsme, repose sur la première page de la Bible. Le judaïsme est proche de la théorie scientifique du big-bang originel - mais s'en distingue (la Bible n'a pas de prétention scientifique). La voie de la foi (Emunah) ne s'oppose pas à la conception scientifique, mais ajoute une dimension morale-éthique.
Où passe la frontière entre le progrès humain orienté vers le bonheur, la justice et la paix, et l'instrumentalisation de l'homme en tant que serviteur des sciences ? Le danger d'une idolâtrie existe aussi à l'intérieur de la démarche de la science. Lorsque la science se dispense de toute critique morale elle risque de devenir l'instrument de la politique. Lorsqu'un parti en vient à gouverner il s'emploie à justifier son action et ne se met à l'évaluer que dès lors qu'il perd le pouvoir.
Le critère du bien et du mal reste l'homme et, si jamais celui-ci entreprend de rendre des comptes, c'est le succès rencontré par son action qui lui sert de critère - il mesurera le succès à sa capacité de dominer et à apporter ce que signifie pour lui bonheur, justice et paix.

Dans l'optique d'une approche religieuse-humaniste, c'est Dieu qui est au centre de la pensée. A la différence de l'option anthropocentrique, le judaïsme en tant que système religieux repose sur une foi théocentrique, monothéiste. Il souligne que le cosmos dans lequel nous vivons a été créé. L'homme en fait partie. Le reconnaître le rend responsable vis-à-vis du créateur. La morale (l'éthique), dans la perspective juive, fait partie de la création, et exprime la volonté du créateur. Elle est l'élément spirituel qui accompagne le monde matériel. L'esprit (âme) et la matière (le corps) sont constitutifs de l'unité de l'être humain. Il en est de même de la nature qui, elle aussi, a une âme (Cf. Lévitique 20,22 : " Tenez mes commandements... afin que le pays ne vous recrache pas ").
Alors que le savoir scientifique dépend de la raison humaine et de la capacité de penser, la morale religieuse est englobée dans la création et dépend de la révélation de la volonté de Dieu " proposée " à l'homme - proposée et non imposée, l'homme étant capable de choisir entre différentes options. Une créature qui reconnaît le créateur est destinée à l'indépendance, à la liberté. Pour garantir cette liberté il est donné à l'homme un code moral, consigné par des hommes dans la Bible hébraïque, à partir de laquelle sont nés d'autres écrits saints - le Nouveau Testament et le Coran.

Définissons quelques concepts :

L'homme est pécheur - mais capable de se convertir et d'améliorer son devenir. Il lui est demandé de devenir meilleur. S'il s'y refuse, sa destinée est ratée. Le mot hébreu " chet ", transcrit par " péché " désigne aussi dans l'art du tir à l'arc, le fait de rater la cible. L'humain qui rate sa cible peut y revenir par la voie de la conversion. Le triple objectif " Bonheur, justice et paix " ne peut être atteint par un individu isolé, mais seulement par des individus intégrés dans une société humaine. La société aussi doit en avoir conscience - un accord réciproque étant nécessaire à cette perspective.

La notion biblique de liberté est à comprendre dans un sens juridique : cf. l'esclave libéré - mais ne disposant pas de quoi se prendre en charge matériellement, il n'est pas intégré dans la société et ne possède ni droit ni devoir.
Celui qui est capable de se soustraire à des lois ayant pour but la constitution d'une organisation de la société à partir d'individus libres obtient un nouveau statut défini par le terme post-biblique de la " cherut " : chaque individu renonce à une partie de sa liberté personnelle pour s'engager à susciter, conjointement avec d'autres individus constitutifs de la société, de la " cherut " - c'est-à-dire une indépendance spirituelle, sociale, sans connotation politique (au 20è siècle seulement le concept est aussi utilisé dans le contexte politique).
La démocratie est une forme socio-politique dans laquelle la " cherut " se trouve exprimée. Un pouvoir contrôlé domine dans la démocratie, celui d'une majorité qui tient égard vis-à-vis des minorités. Chaque individu doit pouvoir développer son bonheur personnel, pendant que la collectivité s'occupe de la justice et de la paix.

La notion de liberté de l'individu connaît une accentuation différente dans la conception occidentale née de la Révolution française. Ce droit à la liberté permet jusqu'à l'autodestruction.
En réponse à cette position, la religion affirme que les droits de l'individu sont limités. L'individu ne peut avoir conscience de son identité (lit.: " la conscience que l'individu a de lui-même ") que par rapport à son " vis-à-vis " et réciproquement. Ainsi, si cette réciprocité se trouve déterminée par les seules les forces du libre marché, l'on revient à une approche anthropocentrique et ses " ismes " (idéologies), et s'y enferme.

L'approche religieuse n'est pas davantage exempte de " fautes " et de " péchés ". Elle se base sur la foi en la révélation, une révélation relatée par les hommes. Nous ne retenons qu'un seul récit de la révélation. Une suite de générations prend part à cette révélation. Mais cette révélation n'est pas unique [note : dans le sens d'un événement unique], mais continue (" kontinuierlich "]. Ceci est la conception du judaïsme progressif - l'orthodoxie parlant d'une révélation unique au Sinaï. Je suis en permanence redevable des valeurs religieuses et responsable vis-à-vis de tous mes prochains. Je devrais être extrêmement libéral et chercher à mettre à terre tout ce qui sépare les hommes, mais le résultat serait encore un " isme " - libéralisme. Un Dieu qui a échoué fait partie de l'arrière-plan : il n'a pas pris en compte le fait que les différences entre les humains tiennent des cultures et de mentalités distinctes, et le combat entre les instincts du bien et les instincts du mal.
Il est dans l'ordre naturel qu'un homme cherche à dominer l'autre. Que les hommes vivent en harmonie et s'entraident au lieu de se dominer est de l'ordre de l'espérance qui s'appelle dans le langage de notre foi, le temps messianique. Dans la ligne de la " cherut ", le judaïsme, contrairement à la conception occidentale, l'homme choisit qui il veut servir - des puissances humaines, terrestre, un roi, la science, un gouvernement ou chef de gouvernement, ou d'abord le créateur qui nourrit l'indépendance et l'essence spirituelle qui sont à la base d'une indépendance politique. Comment la religion peut-être transmettre ces valeurs ?

L'ordre rituel qui est censé exprimer la relation entre le créateur, la créature et la création devrait faire l'objet d'une sérieuse rénovation. Jusqu'à la Révolution française le judaïsme estimait que la stricte observation des rites pourrait sauvegarder l'indépendance spirituelle, même sans disposer d'une indépendance politique en forme d'un état - Israël.
Après le processus de l'émancipation, d'une assimilation presque organisée, l'émergence de courants religieux et politiques différenciés, parfois complémentaires, parfois opposés voire conflictuels, des rites ont perdu de l'importance. Pour être remplacés par quoi ? Un retour au rituel ? Dans le passé il est arrivé à d'autres moments que les rites passent au second plan (ou se cantonnent au sabbat et aux fêtes). La relation au créateur (l'alliance) reste permanente.
Durant certaines périodes, on s'est préoccupé de l'enseignement juif davantage en pensée, que par la pratique. La " cherut " veut que chaque personne qui étudie la thora est indépendante (le fait pour elle-même). L'étude (die Beschäftigung) de la Thora, et non l'accomplissement de ses commandements, offre la garantie d'une société non dépendante (unabhängig) où chaque individu est indépendant. La parole, l'écriture, le temps prennent la place du " sang " et de la " terre ". Un tel processus permet de tisser des liens. Par ailleurs, il convient de confronter les idées sur des questions existentielles d'aujourd'hui telles que la question de l'égalité de l'homme et de la femme, l'homosexualité, l'identité de la famille aujourd'hui, l'individu a-t-il besoin de limites. On n'oubliera pas dans le débat, la relation d'alliance avec le créateur auquel j'ai à rendre compte - ainsi qu'à ma conscience des valeurs, du bien et du mal.

L'approche religieuse ne peut et doit pas freiner le progrès. La religion ne peut arrêter les évolutions. Mais elle peut établir un équilibre entre le savoir que l'homme accumule et la publication des connaissances scientifiques qui contribue à l'indépendance de l'être humain afin de permettre le développement du bonheur, de la justice et de la paix.
L'approche religieuse n'est pas exempte d'erreurs, mais elle est (de toutes les idéologies) la seule qui demande à ses adeptes de s'interroger, d'évaluer les actes, - au moins une fois l'an.

La lutte de Jacob (Genèse 32, voir v. 27-29) est une image du modèle de la responsabilité de la religion : le verbe s-r-h, combattre, à rapprocher de s-r-r, dominer, gouverner, indique que Jacob doit sortir de l'acquis, dominer dans le sens attribué au nom de Sarah - égale aux anges, mais non au-dessus d'eux (commentaire Cheskuni sur Gen 27,36).
Il ne s'agit pas dans l'optique de la religion de subir sans réflexion le " joug du gouvernement du ciel ". Au contraire : il est donné à l'homme la raison au moyen de laquelle la réflexion permet de consolider le " divin " dont l'homme dispose déjà. L'homme n'est pas un esclave de Dieu, mais celui qui, comme Jacob, se frotte à Dieu et aux hommes. La " domination " qui en découle n'est pas d'ordre physique, mais de la pensée et de l'esprit (d'ordre spirituel). Ainsi Dieu appelle les humains qui mettent en lui leur espérance, à mettre en pratique ses paroles, à la manière dont nous les comprenons, dans notre vie avec les hommes.

La mission (die Aufgabe) de la religion consiste d'une part à résonner telle une voie morale qui nous incite à nous interroger sans cesse sur notre relation à Dieu, d'autre part à transposer cette relation au niveau de notre vie privée et publique (Zacharie 4,6 : .. par mon esprit, parle l'Eternel Zebaoth ; Esaïe 11,1-10 : la conduite humaine est soumise à l'esprit de l'Eternel, esprit de sagesse et d'intelligence, Conseil, Force…).
Rabbi Jehuda (1er siècle) demande : quel chemin l'homme doit-il choisir (pour lui) ? Chaque chemin qui lui apparaît, à celui qui le prend, être de beauté et qui l'enlumine auprès des autres hommes ".
Justement parce que la position de la religion dans la société est affaiblie, elle est en mesure de redevenir la voix divine de la conscience humaine.
Nous ne pouvons plus agir à la manière des prophètes, mais selon leur esprit. A nous de fortifier l'esprit et avec son aide, insuffler (einhauchen) la vie.
Ezechiel 37,14 : " je vous donnerai mon esprit afin que vous viviez… ".
Nous sommes aujourd'hui au début d'un processus de parole, de débat, d'apprentissage. Puisse suivre l'action, qui nous permette d'être, sur le plan personnel, non dépendants, au niveau des groupes humains de vivre une non-dépendance (unabhängig) qui offre à chacun de ses membres bonheur et un espace pour vivre dans la justice et la paix.

Tovia Ben-Chorin

(2002-texte publié en 2003, exposé à Strasbourg le 7 mars 2005) - Traduction et résumé : Ernest Winstein